Emotion·Erotisme·poésie

Soif

soif

Boire jusqu’à la lie, boire jusqu’à plus soif
Boire d’un trait sans s’arrêter de respirer
Boire à perdre haleine, à vendre sa chair
Boire l’ombre et la lumière, à même le puits
Boire le pur et l’impur, les brisures et les pleurs
Boire tous les fluides et y dissoudre les doutes
Boire à tous les sillons de tous ses chemins
Boire à devenir ivre et y perdre le mien
Boire comme on crève l’outre de ses nuages
Boire à même la source de toutes ses fontaines
Boire à lire trouble sur les lignes de sa peau
Boire à voir double dans un relevé de paupière
Boire à petit feu et brûler mes veines de ses eaux
Boire pour réchauffer les mains, le corps et la peine
Boire le poison, l’abîme, boire hier et demain
Boire jusqu’à la dernière goutte, le dernier soupir
Boire comme si la vie en dépendait de crainte de mourir
de soif
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Oreiller

oreiller

Hier, j’ai posé ma tête sur le ciel. Une étoffe de blanc et de silence. Un ciel qui souffle des mots d’écume pour faire mousser l’envie. Un ciel semé de graines pour faire pousser les vœux. Un ciel pour faire s’envoler la suie et dissoudre les ombres noircies d’humeurs, lourdes de plomb liquide. Un ciel qui inonde les mensonges et les stupeurs. Un ciel qui résiste aux effondrements. Un ciel qui échaffaude des digues, qui érige les joies simples, qui mouille de vin les larmes assoiffées.
J’ignore si le ciel entend mes souhaits, mes soupirs muets, s’ils sont perdus dans les nuées, s’ils s’exhaucent dans l’exil des nuages, s’ils s’évaporent dans leur sillage fébrile, si le vent les réduit en pluie, en poussière, en prix à payer, plus loin, plus tard.
Hier, j’ai posé ma tête sur le ciel, sans trouver le sommeil.
©Perle Vallens

Actualité·Emotion·poésie·Revue littéraire & fanzine

Fissure

fissurePV

Hier, j’étais lovée dans un rêve qui durait et durait. Cela faisait des compresses enveloppantes, des envolées de douceur, un bandage velouté tout autour. C’était chaud, rassurant. Une bulle d’air, légère. Il me semblait flotter, loin de tout, loin du monde, loin de moi.
Hier, en plein rêve, j’ai pactisé avec la réalité, une claque qui te décolle, froide, nette, sans bavure, ni trace. Et la bulle d’air a crevé.
©Perle Vallens

paru dans Revue Méninge #13 « Pacifier ».

Emotion·Erotisme·poésie

Entre les rails

train regard

Le train. L’attente. L’inquiétude. L’horloge. L’assise. Le soulagement. L’ébranlement. Le roulis. Les regards. Les bruissements. L’indifférence. Le train-train.
Un livre que l’on prend et que l’on repose, entre deux respirations saccadées. Un oeil sur l’écran tactile, un doigt en alerte qui guette un sms. Une bouteille d’eau pour tromper la soif qui trompe l’angoisse.
Je regarde par la vitre le paysage qui défile, une lumière brouillée, un grain incertain. Je ne vois rien hormis ton visage net, ton sourire large, qui se détache parmi les branches des arbres, au milieu des nuages. Un oeil comme une étoile qui brille en plein jour. Un rouge aux joues d’un temps qui défile. Une neige transparente qui tombe comme un rideau devant les yeux. Les flocons se déposent, gros, brumeux, sur les paupières en feu.
Ci-gît la voyageuse, la fugitive d’où émerge l’oeil vierge dans l’attente d’un brasier, dans l’espoir d’un ange. Embrassée entre les acoudoirs, elle glisse entre des bras plus dangereux que le désir, entre des rails plus sombres que celui du train. Le sang épaissi bouillonne sous le tissu. La pression s’accentue, gagne la trachée, assèche la langue, ouvre d’autres digues, l’emprisonne toute dans le piège refermé. Déjà, le train est arrivé.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Plat du jour

oreille nb

La nuque s’étale, s’allonge, s’emballe de chevelure. Magie du feu, l’encolure brunie au gel de la brûlure. Au sol, une phalange soulève un linge, s’aventure, prolonge plus loin l’assaut, tranche le souffle en deux, assaille les chairs. La vie se brouille en double vue, tracé de près en lignes courbes. Un giratoire cafouille dans les plis. Doigts piégés bougent à peine, assagis. La raison chancelle et s’affole entre deux arpèges, fléchit et se morcelle, émiettée dans les effluves tièdes d’une narration bien connue, d’un chant familier.
Chuter en silence, s’alléger du fardeau de l’absence, manger seule un festin anonyme.
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

D’or

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Rêver le scintillement, voir l’ambre se refléter dans l’onde du regard. Elle brille dans les flaques que la pluie a laissées, une mare comme un miroir qui chuchote des histoires qu’on se raconte, seul, le soir venu. Couronne nocturne, un feuillage d’or flotte nimbé de lumière, une parure sous la lune, un éclat dans la moire obscure filetée de grisaille. L’âme déployée s’envole dans le noir, verse son obole au ciel avant le dernier sommeil.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Voyeuse

Ilse Bing autoportrait 1931
Ilse Bing autoportrait 1931

Elle vadrouille, un peu volage, émaille, égrenne, fouille, l’oeil ouvert en grande largeur, focale frémissante entre les cils, resserre la vision floue, exerce sa pupille. Elle sillonne de l’un à l’autre, ici et ailleurs. Elle papillonne au gré du vent et des tourments, des humeurs et des tristesses. Elle tisse sa frénésie oublieuse du temps qui passe dans les effets immobiles, dans l’immortalité de la lumière. Pilleuse d’âmes, elle grapille des mots et des images. Elle en trace des lignes et des lignes d’histoires qu’elle se raconte. Elle en tricote un maillage bien serré pour l’hiver, pour les porter en bandoulière, côté cœur.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Viens voir la rose

rose sepia

Viens donc voir si la rose a caché ses épines, dardées sous les cils, acier qui brille, brins de métal. Viens voir si elle a gardé ses pétales, ceux qu’elle n’a pas encore perdu, qu’elle ne t’a pas offerts, une soie défraîchie, une couleur passée, un charme ancien embaumé de sépia, ce petit rien de précieux, elle n’a plus que ça.
Viens donc voir si la rose a encore une fragile douceur, une embellie fugace, si elle s’empourpre l’âme ou si elle la bleuit, si s’échappe au loin la brume de son lit, si ses larmes s’envolent, parsemant d’eau de pluie ses feuilles tapies sous la robe, l’arsenal qu’elle dissimule. Viens voir par là, vois tu la rose, elle n’attend que toi, que tu la cueilles encore, et qu’encore elle repousse sous tes doigts…
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

Jours ocres

joursocres

L’été se morcelle et meurt dans le sillage des fruits mûris, à l’ombre des épillets. Les feuilles s’émaillent d’un salut mordoré. Les fleurs émaciées baignent encore dans le reflet pâli et s’effacent dans les pétales repliés, dans la grâce des soies fanées.
L’ambre que l’automne dépose en toucher scintillant se cueille en rayons tièdes sur la peau qui frissonne. Le fleuve de l’oeil brille à travers la paille claire du soleil, en crues limpides, en éclats verdoyants.
Las, l’été s’abandonne aux bras pourpres, recolle ses bris de lumière, les derniers fragments d’or, toute la gloire d’une saison passée.
©Perle Vallens