Je trace dans l’herbe l’espace entre le monde d’ici et d’ailleurs, celui du dessus et celui du dessous, celui du dedans et celui du dehors. Déhiscence comme une voie de passage, temps long d’une gestation. Une herbe pour une page. Peut-être celle d’un herbier qui remonterait à l’enfance, disparu, dont une réminiscence survit dans l’étalement d’un salsifis sauvage.
surgit aussi dans l’angle de l’éclairage de la rue à vif comme pelée par l’ombre, l’aveuglement trop blanc surprend dès qu’on emprunte l’avenue large qui semble sans fin jusqu’à la bifurcation, le pont hérissé d’aboiements, le chien jaune et le noir aux yeux dorés, sans dévier le tracé jusque dans les branchages, la sauvagerie faite bois et feuilles qui frôlent les visages en retombées alors on slalome dans le venteux et le pluvieux même parfois, un jalon puis l’autre dans la pierraille on avance et on atteint presque au but, la croisée des chemins, la triple ouverture vers les champs à perte de vue à l’endroit précis où trois cours d’eau se rejoignent dans la multitude crépitante et les bourdonnements, les élancements ligneux et les hautes herbes, leur balancement dans le mistral qui souffle à l’oreille la rudesse des plaines et les froidure des ruisseaux, que faire d’autre sinon resserrer l’écharpe autour des jours et du nez qu’on sait rougis, les épaules arrondies, les pieds crochètent le sol dans de grosses chaussures de randonnée qui pourtant laissent passer l’air glacé, mais avancer quand même pour la respiration et pour l’émerveillement qu’on imagine au fond d’un fossé ou dans les hauteurs d’un arbre, sinon dans le ciel nuées d’oiseaux qu’on dit murmurations, leur retour piaillant dans les nuages qui font vibrer une impression de printemps et qui plus loin se poseront dans les buissons épineux de garrigue, dans des bosquets d’olivier, alors j’avance, je continue d’avancer avec la perception vivace et invisible que quelque chose est là, qui attend son heure, qui survit à l’hiver, qui demande à émerger dans le jaillissement prochain des bourgeons, des premières fleurs d’amandier quand déjà le mimosa ses premiers ors, son embardée d’embellie, quand déjà les violettes ont percé partout les talus hauts, les bordures des chemins et les sous-bois, quand déjà je me penche sur elles, défroissées-fraîches couvertes de gouttelette d’eau d’après l’averse, je vois rien de renfrogné dans leur port de tête à ras de terre, frottées et glaiseuses dans les remugles d’humus et les remontées des nappes, leurs débords pollués, leur vomissure, l’instant de crue maigre qui séchera dans l’instant au retour du soleil qu’on voit déjà poindre, un soupir juste là
Rêche ridée grevée de taches comme grêlée boursouflée la peau plisse sur le dessus de la main parcheminée on pourrait lire l’âge et l’histoire dans les sillons celle d’une terre retournée à mains nues on pourrait compter les années de labeur dans ses doigts gourds tordus grinçants aux ongles noircis ayant crocheté tout l’été par habitude phalanges jouant des coudes pour déjouer la vieillesse qui déjà et depuis longtemps s’incruste jusqu’au préhenseur qui peine à prendre ses désirs pour des réalités non consumées d’arthrose jusqu’à l’auriculaire menacé de surdité la main craque de tous ses os
La colline se cache dans l’obscurité, nue et vide, s’éveillera plus tard. L’aube, pas encore. La froidure pèle la roche à vif, qu’un lampadaire réchauffe de son halo jaune. Un arbre étend des branches griffues et inquiètes au-dessus de nos têtes, branlant comme des grelots leur acquiescement. Ce qui sonne surtout, c’est le vent. Un parfum de sciure et d’humus envahit l’air brun de moisissure. Nous attendons la percée à venir. Nous attendons la chaleur. Sous capuche, son visage disparu que l’ombre mange, la lumière éboulée la traverse ou la fuit, comme un œil animal. On ne voit qu’un faux profil, l’absence de regard, juste un nez qui dépasse d’un vêtement sombre. Les jambes s’allongent. Elles s’allongent démesurément et on ne voit pas leur fin. Les chaussures se dissimulent dans la terre couchée, pieds enterrés à deux pas du cimetière. Aucune prière ne retentit dans le silence mouillé. Une main semble danser en ombre chinoise sur un rocher. Elle semble creuser d’invisibles cavités à même la couche granuleuse d’argile. On la verrait presque s’émietter. La route se diffracte sous faisceaux, un tremblement du vent la fait vaciller. C’est le souffle de la nuit. C’est le son humide du matin qui advient. Un flottement diurne dans le noir liquide de la nuit. Ce n’est pas encore l’heure alors nous attendons encore. Au loin le ciel s’éclaircit, des nuages rampent, ce sont de serpents menaçants qui crèveront bientôt leur poche d’eau sur nos épaules basses, l’arrondi de notre dos. Au loin un chien, un enfant, deux jappements mêlés. Au loin, les phares d’une voiture qui se rapproche sur la route déchirée.
Je souffle sur une lettre pour en faire naître une autre, pour attraper un son qui dise, un signe qui parle
Je dis : exprime-toi Je demande au ciel sa couleur celle du temps ne se prononce pas elle se dilue dans le cri de la pluie la couleur des visages disparaît
Je dis : exprime-toi Je demande au vent son tissage c’est un secret qu’il ne partage pas avec moi c’est un secret pour les arbres et les plantes un secret souterrain tracé dans les graines
Ils se foutent bien du nom qu’on leur donne Ils préféreraient rester anonymes et intacts
Je dis : exprimez-vous mais ils se taisent ils se confient aux oiseaux leurs nids de sépulture sans épitaphe les forêts parlent d’une seule voix végétale minérale animale j’appartiens
Je m’adresse à la forêt Je dis : exprime-moi dresse un portrait de fumure de litière dessinée au fusain d’incendie la brûlure du pin je renais de ses aiguilles je suis ici sans nom
Le pas vers l’apesanteur en guise de joie intarissable pour tatouer le principe de consolation sur la peau
d’abord la défriper frapper du sceau d’une jeunesse aussi éternelle qu’improbable
je triche donc je suis avec moi-même ma meilleure ennemie qu’importe la force illégitime du fleuve nommé désir ou son absence
le souffle persiste au-delà du sourire esquisse l’esquive de la mort d’un signe qui s’apparente à l’amour la façon la moins mièvre mais la plus provisoire de nous maintenir en vie
Le soleil a perdu un peu de son arrogance son feu brûlant de bouche sauvage a laissé la place à une indolence de fin de saison monté droit au-dessus des jeux de massacre humains étale sa monarchie absolue sur nos épaules à fines bretelles décalquées rayonne comme un roi céleste sur son monde et nous minuscules essuyons nos fronts des dernières suées d’été Regarde : le crépuscule caractériel résiste encore de ses rayons plus frais pour nous garder dans son emprise mystérieuse mi chienne mi louve sa gueule béante se referme avec les heures effilochées je sais qu’on en perd le fil chaque jour des minutes tombées dans l’escarcelle de l’automne à venir