La revue de poésie Lichen a sorti un hors-série « confinement » ce mois d’avril 2020. La nouveauté par rapport à d’habitude réside dans la présence de photographies venant illustrer les poèmes. Signaux de phare a été sélectionné, texte et photo.
Restez (encore un peu) chez vous et prenez soin de vous !
Mois : avril 2020
Qui fait le printemps ?
Montage photo et audio poétique sur le thème du printemps, entre éveil, silence du ciel, chants d’oiseaux… A écouter sur soundcloud pour la lecture seule ou à regarder sur youtube pour entendre les chants d’oiseaux et voir le montage photo.
Principe d’inertie

Léthargie, cet engourdissement jusqu’à l’os, le lent poison de l’inaction. L’âme se courbe dans l’incertitude, repliée sous le corps, dans l’obscurité vague des organes endormis. Le coeur abandonné au ballast, les pensées éparpillées au vent, un résidu du puzzle jamais terminé. L’âme muette, ternie de sentiments brûlés au botox.
On ne sait plus ce qu’est s’élancer, sauter dans le vide. On ne sait plus voir l’invisible, deviner les paroles insensées qui se murmurent au loin. On ne sait plus que se réfugier derrière les fenêtres closes.
Ce qui ne dort pas attend. Ce qui n’attend pas rêve peut-être. Ce qui ne rêve pas pense sans cesse. L’obsession emplit le cerveau et ceint tout entier des bras jusqu’aux pieds.
On reste là, ombre de la pierre sur le chemin que rien ne décolle. Le poids d’une suie noire, la nuit tombée sur nos épaules.
©Perle Vallens
Au pied du mur

Au pied du mur
les plaies ouvertes
vives d’une éternelle absence
Les murs immenses
gavés de vide et de silence
soutiennent à peine nos sommeils
Les murs se taisent
de leur bouche close
déposent un baiser dans un rêve
Ils ne dorment pas
restent bien droits
au pied du jour qui ne vient pas
©Perle Vallens
Insonorisé

L’insouciance par dépit, douleur par désœuvrement, la brûlure au feu du jour qui rejoint la nuit sans crier gare. Le sommeil se délave, bleuit, fade eau de vaisselle qui lessive chaque nuit une vie tempérée, noyée dans ses contours flous.
Un peu de ciel se cueille dans la paume, se boit à grand coup de bleu entre les paupières. Vitrifié l’envol des nuages entre deux versants de vert, grandeur nature. L’étreinte ment et l’absence louvoie, feint d embrasser, persiste dans son inconsistance, l’hérésie d’un baiser chaste.
©Perle Vallens
Sas de décontamination

Quarantaine déclarée. Toutes zones confondues. A l’impossible nul n’est tenu, dit-on. Prétendons atteindre l’impossible et l’innommable. Prétendons surseoir aux incertitudes. Prétendons sortir du trou, non plus aveugles comme les taupes que nous sommes mais clairvoyants. Prétendons substituer le chant intérieur à toutes leurs phrases. Comme un long appel souterrain.
Nous devons bouger en nous-même. Nous devons apprendre à nous sidérer. Parsemer d’étoiles tous nos horizons. Lire tous les chemins de traverse. Chercher l’or quotidien dans nos ruisseaux. Balbutier les mots rares, les précieux, les oubliés, les muets pour qu’ils deviennent audibles quelque part. Qu’ils fassent écho et retentissent . Que le son devienne lumière. Que le mot devienne sens.
©Perle Vallens
Retour à la vie sauvage

Les mots remuent en nous, montrent patte blanche, veulent sortir, voudraient bien. Bête noire, bêlant mou au son du cor. La chasse ouverte aux mots courants, hors d’haleine. C’était couru, à corps perdu, à tort et à travers.
A bout portant, les mots se rebellent parfois de tant de flots qu’ils surnagent à peine, leur sens coule à pic entre deux borborygmes.
Lâcher la bride aux mots sauvages. Les laisser courir dans le vent et appeler ça un chant.
©Perle Vallens
Ombre portée

Les souvenirs flous s’ajoutent aux souvenirs flous, la perte de réalité s’engouffre dans les silences. On les boit d’un trait, sans ajouter un seul mot. Derrière le soleil, s’ombrent encore les chevelures innocentes, elles s’étalent dans l’opale clarté, se portent si longs dans la brève lueur de fin des heures.
Elle, c’est le repli d’un souffle d’avance, d’une vie inversée. Tombée de naissance, elle ne peut s’éteindre même à terre, allongée au bord du jour.
©Perle Vallens
Grand bleu

D’un plongeon
le ciel dévore le paysage
il mange tout
jusqu’aux nuages
Le beige cède la place
au bleu roi
grand auréolé
de ses sacrements
Le pur et l’impur
envers du décor
dessine la trace
de nos tourments
dans le sens inverse
des aiguilles solaires
L’azur sans tâches
à perte de vue
nous dispute
la chasse au gris
qui nous ronge
La pêche de trop d’or
fait cligner l’oeil
au firmament
la douleur est trop vive
sous la paupière
©Perle Vallens
Parasitique

Celui qui n’a pas la conscience tranquille, qui voit bouger d’infimes regrets au bout de ses doigts, une culpabilité tentacules qui se répand. Celui-là ne dort pas la nuit, vit à peine le jour. Intranquille et fébrile dans le mythe des vies sereines.
L’ombre s’emprisonne à la racine, le lierre gagne les entrailles par toutes les porosités de l’âme. Détrempée et molle comme une éponge, elle tressaille, animal pas encore mort.
L’assaillant jamais ne renonce. Le terrain se gagne à coup de dés et de soleil, fertile de tous les instants mal dégrossis, enchevêtrés, triste paresse de ce qui a été vécu et qui subsiste dans l’indolence. L’ombre retient l’être prisonnier, pris dans des stères qui de cabanes sont devenues cages.
©Perle Vallens