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Chaque corps (2)

Chaque corps enferme un fauve. Il s’use les crocs sur la corde humaine, Il crache son enfermement, cherche ses racines tout au fond, pris au flanc, la forme primitive de toutes les volontés. Il défriche les anciennes terres, creuse son propre trou pour plus tard, ensevelit toutes les fonctions annexes.

Chaque corps est un animal difficile à domestiquer. C’est un animal sauvage, solitaire, féroce. Le corps est un animal comme les autres. Il vaut sa part de viande fraîche et de carnage. Il veut son pesant de sang et de pluie,
Personne ne sait le dresser tout à fait. Le dompteur est sa première proie. Il se jette en pâture à lui-même. La part d’ombre contre la lumière, une manière de se dire, une vie pour une autre.

Chaque corps gronde à l’intérieur. Chaque corps hurle dans le noir. Les vieilles craintes de l’obscur et du miroir où regarder ses erreurs bien en face. Celui qui peut vaincre sa peur à coup de poing, à coup de tripes, celui qui sait se délester plutôt que se détester, celui-là survit à sa bête intérieure.

Chaque corps est prêt à bondir, à mordre, L’attaque est la meilleure défense, l’attaque est la meilleure réponse. Un peu de cruauté, un peu de courage. Regarder les saccages dans le blanc des yeux. Regarder blanchir le pelage qui perce sous le couche lisse.
Le corps ne sait pas panser ses blessures, il préfère arracher l’organe, se démembrer. Il préfère une petite torture, il préfère un sacrifice, question de survie. Il recrachera ce qu’il faut. Il y laissera sa peau. Il lèchera sa plaie jusqu’à l’os.
Pas encore mort. Mais après, qui réclamera le corps ?
©Perle Vallens

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Chaque corps

Chaque corps enferme un enfant. C’est un être minuscule, dissimulé tout au fond, à la source des secrets du corps. Chaque enfant possède son propre corps à qui il raconte des histoires. A force de copier l’enfant, le corps finit aussi par se raconter des histoires.

Chaque corps s’attend à grandir, à devenir plus fort, plus percutant, direct du droit, comme un i. Chaque corps s’attend à être traversé par la lumière. Chaque corps s’attend à mieux derrière la vitre. Chaque corps s’attend à mieux devant le miroir.

Quand le corps ne fonctionne plus, il faut l’envoyer à l’atelier, trouver la bonne pièce à changer, au bon endroit. De particulier à particulier. De vous à moi, je préfère voir un corps en bon état de marche.

Les corps préfèrent rester sains en général. Ils préfèrent rester vivants. La mécanique des corps est très compliquée. Il faut caresser les corps dans le sens du poil, de la poitrine au haut du crâne. Le corps nu est caractériel, il craint le froid, il est fragile. Il ne résiste pas au temps. Le temps qu’il fait, dégradation par l’est, agitations passagères, intempéries précoces.

A la fin, le corps tombe en ruine, mais il n’entre pas au département de conservation du patrimoine. Il n’entre pas non plus dans la boîte. Il n’entre ni par les pieds ni par la tête. Pour bien faire, il aurait fallu les couper. Pour bien faire, il aurait fallu l’expulser par voies aériennes ou voies maritimes. Mais les corps voyagent mal une fois mort.
Une fois mort, personne ne réclame le corps.
©Perle Vallens

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Tout un art

On peut encore beaucoup dans l’art de détruire, dans l’art de démonter les briques, de les abattre, de saccager l’espace, d’amonceler les désastres. On est toujours très fort pour ça. A coup de massue ou bien de mots, on démembre bien, on défait ce qui a été fait. On annule ce qui advenait. On est très doué pour ça. On a beaucoup travaillé, on s’est longtemps exercé. On s’est concentré, on a pesé le pour et le contre, on a pris toutes les précautions pour qu’il ne reste rien. On a appris à compter les débris. On n’a pas suivi des cours par correspondances, non, on s’est entraîné sur cible réelle. On s’est fait la main sur de vrais murs, sur de vrais humains, sur de vrais sentiments. Certains pensent que c’est facile, ils se trompent. Savoir détruire, c’est tout un art.
©Perle Vallens

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Inktober 2020, 5 par 5 (2)

rongeur, en accord avec le poème 6

6 Cerveau rongeur
grignote jusqu’à l’os
la moelle des jours
un à un baignés
dans le jus des souvenirs
©Perle Vallens

7 La panse chic
sous la chemise
en soupente bien meublée
du corps rachitique
vieilli avant l’âge
©Perle Vallens

8 Aiguisées pour la chair
crue de son meilleur sang
les dents cisaillent
en pointillés leur chemin
à suivre
©Perle Vallens

9 Au lancer de couteau
tout devoir à la paume
traverser la trouée
des mots et fendre
la page blanche
©Perle Vallens

10 Lanceur d’alertes
ou de faux espoirs
il perce la bouche
de trois longs traits
sans couleur
©Perle Vallens

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Des traces

Il laisse des traces. Il laisse des traces partout où il a posé ses pieds, où il a posé ses mains, où il a posé sa bouche.
Il laisse des traces d’encre et de suie, de poussière et de salive. C’est mouillé partout. Il laisse des traces humides, il laisse des gouttelettes, il laisse des flaques avec des choses qui flottent. Il laisse des inondations et des glissements de terrains. Il laisse des catastrophes sur les corps et des vertiges sur les lèvres.
Il laisse des traces. Des traces de poudre, indélébiles, de délivrance, de dévoration, de dérives horizontales. Il laisse de la lumière même après extinction, le filament de l’ampoule grésille, cela clignote sur la peau. L’écran du drive-in en persistance rétinienne, il laisse des traces de cinéma format grand angle, coulée douce des images.
Il laisse des traces, la plupart des rêves, la partie haute de l’iceberg, la part belle, la part des anges derrière l’ivresse. Il laisse les preuves tangibles de son passage, les preuves silencieuses et lointaines, des preuves qui claquent dans le vide, votre honneur.
Il laissent des traces loin de lui.
©Perle Vallens

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Inktober 2020, 5 par 5

Inktober est un rendez-vous initialement graphique, à l’encre (ink) que je détourne en mots cette année, une série de poèmes courts. Chaque jour correspond à un mot imposé, dont voici la liste. Par facilité, je les proposerai 5 par 5. Illustré, au moins pour l’un d’eux. Ici, une peau encrée sur dos humain, en référence au dernier poème.

1 Crever l’oeil du poisson
pour mieux voir sous l’écaille
l’argent bat plus vite
dans la lumière
©Perle Vallens

2 La flamme affleure la main
la mèche consumée, la cire coule
à même la peau
La douleur n’est rien mais la lumière
©Perle Vallens

3 Le cœur prend trop de place
Il vole toute l’énergie du corps
Volumineux, (trop) volubile, volcanique
une seule veine le fait exploser
©Perle Vallens

4 La radio a décelé une anomalie
rien de grave, juste un organe trop gros
On pense à ouvrir la cage thoracique
Qui sait si un oiseau n’y est pas enfermé ?
©Perle Vallens

5 Lame de fond ravage
le fond de l’âme
aucun drame, aucune peau
graphée, à peine un épigramme
©Perle Vallens