
Caviar 12

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


Il y a quelque chose qui ne va pas
Il y a quelque chose qui n’est pas à sa place et qui va dans tous les sens
Quelque chose remplit et se déplace
Quelque chose mûrit sans rien dire de lui
Quelque chose porte ses fruits pourris
comme une impatience
Quelqu’un se dit il y a trop de gens qui me détestent
Quelqu’un se dit il y a trop de gens qui m’aiment
Quelqu’un pense à tout sauf ça, essaie de faire le vide
dans la tête du corps
©Perle Vallens
Zoodiac est un projet d’écriture lié au Festival Extra qui fait suite à un atelier d’écriture proposé par Vinciane Despret et Pierre Vinclair sur le thème de la disparition d’espèces animales, intitulé Tombeaux de bêtes. L’objet est d’écrire un adieu, un journal, un testament…


J’y participe avec un poème sur un insecte très symbolique et fortement perturbé par l’activité humaine qui se raréfient depuis plusieurs années. Je remercie Pierre Vinclair pour ses relectures, ses conseils…
(pour lire in extenso, cliquer sur le titre « Extinction des feux » pour accéder au pdf du poème)


Franchement, cela devient n’importe quoi. Aucun sens à tout ça. Aucune raison, aucune substance. On a beau dire, on n’y croit plus. On se persuade, on se laisse bercer par cette espèce de béatitude mièvre, de bienveillance mollassonne, d’indolence. Ce truc sans pattes avec un cœur qui déborde, qui dégouline. Franchement, qui a besoin de ça ?
Alors je sais ce qu’elle dirait. Elle se persuaderait elle aussi « aie confiance, tu sais bien comment ça se passe, c’est toujours comme ça ». Cela retentirait comme un ongle qui crisse au tableau noir « toujours comme ça », tu parles ! « aie confiance » et là on entendrait le chuintement, le sifflement du serpent dans le dessin animé de Disney, celui qui t’endort, qui t’hypnotise.
« Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Ils sont partout, ces serpents ! Ils nous entourent, ils nous espionnent, ils nous inspirent nos pires actions, ils nous dépassent, ils nous débordent. On passe et repasse devant leur langue effilée et on ne peut s’empêcher de les suivre. Lui, on l’entend à l’avance, on le connaît par coeur « normal », « pas mieux », c’est tout ce qu’il trouverait à redire. On les scrolle, on les follow, on les like, on se like pareil. L’autolike c’est plus sûr.

Moi, j’ai rangé mon rss et je ne le trouve plus, trop bien planqué, trop bien foutu. Trop de détails tuent les détails, trop de hashtags tuent les hashtags.
On se hashag même irl, tu vois ? On se poke, mon pote. On ne se touche plus assez à mon goût. Toi, tu n’en penses pas moins, je sais bien ce que tu dirais « asepsie, ton masque tu le gardes, ta main tu la gardes, ton corps tu le gardes, ton cœur tu le gardes. Un point c’est tout ».
Mais bon c’est pas une vie si rien ne
se partage. On ne passe pas sa vie on line, si ? On ne vit pas virtuellement, si ? OK Google, c’est quoi une asepsie ? On te donnera une définition au ras des pâquerettes qui n’explique pas le pourquoi du comment.
Google, c’est pas un assistant, c’est un rigolo programmé par des rigolos. Aujourd’hui, on met de la rigolade dans tout, ça tambouille sec, ça rissole, ça racle les fonds de casseroles, ça finit toujours plus ou moins par attacher, ça colle, tu ne le sais que trop. La brûlure est partout sur tes doigts, dans ta peau, derrière l’orbite oculaire et dans ta nourriture. Heureusement tu as la dent dure, toi aussi. Facebookiens tous jusqu’aux chicots, twitte et retwitte la couleur du ciel ou celle des armes.
On vit comme on veut, on parle à côté et personne ne se préoccupe de nous au fond, pas vrai. « Oui mais non, l’autre là, il a dit de s’aimer les uns les autres, on aurait de la considération que ce ne serait pas plus mal » et elle, elle surenchérirait sûrement « et les animaux, tu penses aux animaux, ils ne sont pas sur facebook eux, ils n’emmerdent personne eux ».
Humains trop humains, amis-ennemis, moi et mon surmoi, ma dent creuse et ma fausse modestie, mes superlatifs et mes pseudonymes, mon cul googlisé à l’occasion, la malchance comme la bourse ou la vie. Ben la vie quand même mais plutôt ailleurs que sur Internet.
©Perle Vallens


On ne sait quelle latitude atteindre, ni quelle longitude
Je n’ai pas la bonne application
Je m’en tiens aux bornes sur la route pour m’indiquer la bonne direction
celle des cimes
et le temps estimé qu’il reste à parcourir
Aucun autre fuseau horaire
que celui dans lequel on se glisse
arrivé au sommet
L’imprécision convient à la route en lacets, aux circonvolutions, aux incertitudes
Et à une vue dégagée par grand soleil
©Perle Vallens
L’Air de rien est une toute nouvelle revue de poésie dans un format minimaliste mais de belle facture (main du papier, couleur..). Le n°1 (avril-mai-juin 2021) est paru récemment avec un poème de circonstance, On air.



Où est-elle la vie
qui surgit à l’improviste
derrière toutes nos portes
Où est-elle la vie
qui sème ses graines
de désir et de force
Où est elle la vie
qui ouvre en grand
les barrières des chemins
Où est-elle la vie
qui nous aspire
et nous serre dans ses bras
Où est-elle la vie
qui nous promet
tant de ciels
Où est-elle la vie
qui nous renverse
et nous secoue
Où est-elle la vie
qui nous aspire
dans son tourbillon
Où est-elle la vie
qui a quitté ma peau
qui déserte mon corps
Où est-elle la vie
qui dit quand
elle reviendra
©Perle Vallens


Les arracheurs de dents te cherchent des poux dans la bouche
Ta langue ne tourne pas assez à leur goût
Elle penche trop en dehors
Elle pêche des mots qui peuvent convenir
mais il n’y a que des inconvénients à parler
avec des cailloux et des molaires creuses
c’est bien trop massif, ça prend toute la place
Tu as un dentier sur mesure
pour remplacer les canines tombées
pour corser la saveur des phrases
Tu ne ménages pas ta morsure
On ment, on triche et c’est comme sucer une chair fraîche
La pastille de la peau blanche
détachée et plaquée au palais
On a les addictions qu’on peut
On a des douleurs dentaires à trop mâcher
par intérim
Il manque toujours un trou pour cacher
les déchets
Pas de préchi-précha
la bouche vaut mieux que ça
Et la peau chante mieux que les mots
©Perle Vallens