
Sous la frange le front
que l’on frappe trois fois
d’une seule main
©Perle Vallens
Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…

Sous la frange le front
que l’on frappe trois fois
d’une seule main
©Perle Vallens


L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile.
L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit.
L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes.
L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau. L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.
©Perle Vallens

Charger la gorge. Pleine. Les mots comptent double. Double peine. Ils connaissent la multiplication des langues, leur duplicité. Ils fractionnent le sens grossi d’aspérités fonctionnelles.
Les mots s’empilent. Ils reposent sur leurs propres fondations. Manquent de solidité. De certitude. Mots creux, cariés comme dents de lait, comme souvenirs d’enfance. Les mots tressautent dans leurs cordes, s’entassent sur les chevaux de bois, s’effondrent sur le canapé. Manquerait plus qu’ils s’endorment. Il faut les réveiller, les secouer de leurs images trompeuses. Structure gonflable dilatée, pleine d’histoires du passé. Gros œuvre prêt à exploser. Base à revoir, à solidifier. Cimenter les choses dites. Parce que flottements. Parce que phrases soumises à porosité.
Ce que je dis prends l’eau, se noie dans le trop plein, dans les débordements. Ce que je dis finira par s’évaporer. Ratiboiser, raser sec. Maîtriser les mots. Les dompter pour leur faire dire ce qu’ils refusent d’avouer. Les faire grandir. Tisser lettre à lettre, forcer la conjonction, presser sur la ponctuation. Entrefeuiller nos traces et nos désirs. Le meilleur est à venir.
Les mots sont un jeu de construction dont le chantier se renouvelle chaque jour.
©Perle Vallens
écrit pour une revue qui ne verra pas le jour
2 Dépose costume
retrousse chemise
passe la porte
recule revient
debout couché
sa vie en boucle
l’espèce se gagne
à la force des nerfs
le poignet au clavier
son existence en règle
le regard fixe sur
l’écran ou le sabre
salaryman ne sait plus
ne voit plus
ses heures perdues
sa cravate de travers
ne voit plus rien
au bout des yeux
l’impact le cri
le kaboshi
©Perle Vallens

3. Plus rien n’est affrété
rien qui n’atteigne les profondeurs
rien qui ne soit insubmersible
la force a bu la tasse
est passée par dessus bord
ce navire plaqué contre le mur
haut des vagues comme crêtes
infranchissables
ce navire éclaté me retient au port
©Perle Vallens
4. ce nœud de vipère
coulant autour du cou
la viande crue
se débroussaille
dépossédée du nid
pondra ses œufs noirs
sous la langue
c’est un des symptomes
c’est un des silences
c’est un des reflux aux lèvres
le reflet se dénoue
droit au refus
©Perle Vallens

5. Noir : nuée ou unique
parcours de santé
recourt au touriste
s’offusque de si peu
vague croassement
son bec perdu
agresserait presque
la main qui ne nourrit pas
Noir : rat ou corbeau
rature du ciel perce
du son rauque
ne craille que contre
les mouettes peureuses
faim contre faim
sa pitance est une miette
et l’ennemi menace
en vain pour garder sa place
©Perle Vallens
6. Il y a eu ce risque
Il y a eu contamination
l’esprit a sombré
brasse coulée ne sauve pas
de la porosité des idées
tu penses : c’est du bidon
tu sais la fausseté
tu sais l’impossibilité
tu renfermes l’esprit sur ses certitudes
il s’y est enfermé tout seul, le con
il est pris dans ses rets
comme un rat
©Perle Vallens

ce noir lourd de la matière
ce noir plein opaque
poli par la lumière
ce noir traité sans tain
ce noir sans fond sans effroi
ce noir uniforme ne frémit pas
ne frissonne pas mais imprime
sa densité profondément
cette palpitation de noir
cette tachycardie
ce tambour de noir
qui lancine sourd
jusqu’à l’os
©Perle Vallens

Celui qui prend de la hauteur court le risque de perdre pied
dans son instabilité à regarder au mauvais endroit
dans son instinct primaire à se préserver du pire
recroquevillé dans sa faculté à peser
le pour et le contre court à sa perte
il glisse le long de sa fragilité
de son aptitude à l’inquiétude
lente déclive sur pan incliné
ne peut que chuter puisque sa propre pente
son propre éboulement
se retient dans l’appui incertain de sa certitude
toute branlante qu’une unique béquille
ne suffit pas à maintenir
espèce droite mais penchant bancal
de cette excroissance qu’on nomme la tête
pèse plus lourd courbé vers le bas
le fait toujours basculer du mauvais côté
le fera tomber de haut
©Perle Vallens
Un texte est paru dans la revue Cairns, sur le thème de la neige, ou plutôt l’absence de neige. Une nostalgie…



je suis la ligne du cœur
le pli en plein milieu
les pointillés détissés
je suis la découpe des liens
la cicatrice la signature
ce nom qui tiraille
une salaison au soufre
brûle jusqu’aux lèvres
si on le prononce
je suis le poids intercostal
la pointe nue de l’organe
qui a mangé la langue
qui a mâché la chair
qui l’a digérée jusqu’à sclérose
jusqu’à disparition progressive
je suis la face externe
du ventricule le viscère noir
fraîchement vidé de ses épines
génétiquement programmé
pour battre encore
je suis ce muscle débraillé
impudique dévasté
j’écarquille ce roc fendu
j’écarte chaque pan d’hier
tiré pour l’en couvrir
j’arrache chaque grillage des côtes
qui l’empêcherait de tenir seul droit
ce jour où il reposera dans ma main
©Perle Vallens
Inktober est un rendez-vous initialement graphique, à l’encre (ink) que j’ai détourné en mots l’année dernière, avec une série de poèmes courts. Je récidive cette année.
Chaque jour correspond à un mot imposé, dont voici la liste (anglophone) :

Dès demain, et par facilité, je les proposerai 5 par 5. Illustré, au moins pour l’un d’eux. Voici le premier.

On ne sait quel cristal perce
quelle transparence s’empare
de la matière
quelle distillation pour ne laisser
que pureté
pour ne suspendre que le plus volatile
que le plus éphémère
A la voix, on aurait espéré
chant plus clair
plus limpide qu’une seule goutte
plus nette qu’une éclaboussure
©Perle Vallens