photo couleur·poésie

La bête à l’intérieur

J’écrivais des berceuses pour ne pas tomber
dans les hurlements
pour ne pas trahir la bête que je nourris
jour après jour
qui pose en souriant et me mord au sang
l’instant d’après
les images retiennent leur souffle
c’est l’obturateur qui empêche
ce noir total avant disparition
souvent je me perds en chemin
souvent je me suicide à petit feu
je marche et je me noie
dans mon propre vide
c’est seulement pour faire taire la bête
pour la décimer avant qu’elle ne me décime
©Perle Vallens

montage photo·photo n&b·poésie

fac similé

quel dispositif quel processus s’enclenche
quel cri quelle vérité crue à éradiquer
pour que se poursuive cette course que tu appelles vie
quelle lame pour percer la couche de gel
quelle arme blanche pour rompre la glace
pour tirer sur cet hiver la nécessaire couverture
trouée pourtant de partout mitée à la corde
quand même la couverture se défile
plus rien ne se reprise que la bordure signée de ton nom
aucune action à reprendre là où on l’avait laissée
aucune suspension ne trouve sa suite grand luxe
dans cet hôtel des courants d’air
tu entends comme ça craque entre tes membres
tu entends comme le vent fait battre les volets de ton dos
il te faudrait une nouvelle peau vierge à coudre au corps
épurée de tout débris d’âge de tout défaut de fabrication
il te faudrait un fac similé pur sang
aux flancs puissants à se cabrer contre les marées de colère
crin blanc dans le chas de l’aiguille robe haute couture
tout critère valide pour se rhabiller une saison
pour contrecarrer les conciliabules contre toi-même
une trêve d’hivernage deviendrait une bifurcation
mais tu ignores encore quelle en serait la meilleure route
©Perle Vallens 

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

Le cœur de la ville

C’est sous le trottoir, sous le bitume froid, sous les couches de sédiments que bat le cœur de la ville. Il palpite dans les veines souterraines d’invisibles élans, de pulsions de vie, de vibrations. Sa voix basse murmure en nous sans que nous le sachions. Dans ses bouches naissent des mots indicibles qui remontent en sourdine, aux surfaces d’asphalte, aux immeubles de béton. Chaque mot inaudible sa direction qui nous fait mettre en pied devant l’autre, par quoi nous tenons au sol, qui fait de nous, arpenteurs urbains, ses disciples muets et disciplinés, dans l’obtuse obscurité des choses. Le cœur angulaire bat et brille dans sa nuit de catacombe et personne ne le voit.
©Perle Vallens 

atelier Laura Vazquez·écriture·photo retouchée·poésie

Les mots raclent

Ouvre la bouche et dis
les mots bloqués
ce plombage dentaire
qui empêche qui chasse
à coup de brûlure
à coup de tremblements
mauvais rinçage des gencives

Les mots sortiront tôt ou tard
ils feront bien ils fredonneront
ils auront su garantir leur floraison
leur fluidité pleine salive
leur folie douce aspirée
par l’autre bouche
ils sont nourriture ils sont boisson
ils sont vérités au fond des ventres

Les mots maladroits
fausse route dans la gorge
ouvrent de vieilles cicatrices
des fractures des failles
raclent les lèvres
traversent au mauvais endroit
en dehors des clous
se rattrapent où ils peuvent
leurs serres autour des cous
étranglent et c’est sans faire exprès

Ils s’en excusent ils trouvent
ce qu’il faut pour adoucir
les plaies le pire le plus dur
est aussi le plus durable
les mots ne passent pas
ils restent en travers
d’autres venus à la rescousse
tentent le tout pour le tout
percent de nouvelles voix
pour poser baume plutôt que bombe
pour anéantir les champs déjà minés

Le bec des mots pique autant qu’il caresse
©Perle Vallens

Ce texte a été rédigé sur une proposition de Laura Vazquez dans le cadre de ses ateliers d’écriture (ici sur instagram). Un certain nombre de textes écrits lors de ces ateliers sont ensuite publiés dans la revue en ligne Miroir, qui diffusent ainsi de nombreux textes, base de données riche, dense, poétique et littéraire. Des bribes très inspirantes.

atelier Laura Vazquez·écriture·montage photo·photo n&b·poésie

Basculer

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré
Il y a la voix qui me grimpe aux tempes 
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, accrochés à tes cratères où je glisse
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige 
s’il n’y a pas cet arrêt sur image 
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement 
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer
©Perle Vallens