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Résidence d’écriture : jour 20

Toute seule chez les diables une grande partie de la journée. Ce n’est pas la première fois mais cela vous a une impression étrange de finitude.
Il est vrai que la résidence touche à sa fin, que mon co-résident (Laurent Whale avec lequel j’ai eu plaisir à partager ce moment-là) est parti en début d’après-midi, avec Philippe Béranger (qui a filmé une interview à midi). J’attends demain qu’arrive le suivant qui lui aussi sera très très au calme pour écrire (Christophe Siébert vient comme Laurent en tant qu’auteur « maison » des éditions au diable vauvert).

Le soleil que le vent avait adouci s’obstine dès que tout le monde est parti. Il le fait exprès. La lumière me traverse lors de ma dernière sortie dans le jardin, juste avant le calfeutrage d’après-midi. Je ferme les écoutilles, en mode sous-marin. Je ne mettrai le nez dehors que lorsque les températures auront un peu chuté, quand l’infime premier soupçon d’air augurera un début de fraîcheur salutaire.

Cet air de fin du monde au milieu de la lande camarguaise se renforce à la tombée du jour. Ce grand calme de grand milieu de nulle part.
Les ombres me taisent leurs noms. Je leur confie mon corps une dernière fois. Je confie mes mots au silence. Il les gardera secrets.
J’émiette ce qui me reste de temps à passer ici. Je parsème sur ma peau encore un peu de l’or du soir. C’est la même lumière ici que chez moi, elle m’est familière mais elle éclaire autrement mes pensées dans ce paysage.
Sa coulée lente m’éclabousse une dernière fois.

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Résidence d’écriture : jour 19

Enfin, il a plu. Plusieurs fois, plusieurs sentiers de pluie sur nos épaules, plusieurs sillons de joie dans cette journée de festivités (toujours au Gallician).
La pluie a dessiné des rondes dans les têtes. Des dizaines de têtes penchées au-dessus du canal depuis la passerelle.
La pluie a dessiné des ronds dans l’eau. On s’y absorbe comme dans le dessin des nuages. Ca fait des « ploc » qu’on n’entend pas.

A côté, des belges qui viennent chaque année acheter du vin, une Nîmoise originaire d’un village voisin, un grand-père qui mène son petit-fils voir le passage des taureaux, des touristes, des natifs… L’événement attire beaucoup de monde.
L’événement, c’est la gaze, le passage à gué de taureaux d’une rive vers l’autre.
À l’origine, au cours des transhumances pour passer des pâturages d’été aux clos d’hivernage (et vice-versa) ou pour pour conduire des taureaux en courses, les manades devaient franchir le Rhône, des roubines ou des parties d’étangs.
Certains taureaux s’élancent et traversent à la nage, d’autres refusent et réintègrent le char (camion de manade). L’un d’eux sort du point d’eau à mi parcours enfonçant les barrières de protection et s’échappe le long du canal, poursuivi par les gardians chargés de le rattraper (quelques clichés sur perlevallens.photo).

La tradition se perpétue, se transmet, se partage. Elle n’est pas nôtre mais elle nourrit notre imaginaire. Une ligne de code supplémentaire dans notre disque dur.
L’écriture a besoin de ces espaces entre, de ces moments de vie, pleins, denses. C’est sa matière. L’écriture a besoin qu’on soit au monde.
L’écriture a besoin de la vie.

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Résidence d’écriture : jour 18

C’est dès l’aurore tout un éveil de la nature. Le jour s’étoffe de bruits d’animaux et d’hommes. Le tracteur est passé tôt dans les rangs de vigne devant la résidence, il a fallu refermer les fenêtres. Le sommeil en a profité pour fuir.
Il fuit très souvent en ce moment. On pourrait dire la faute à la chaleur caniculaire mais ce serait faux. L’insomnie est chronique et synchrone avec un état de veille/d’excitation/d’angoisse/de stress. Aucune raison d’incriminer la nature hormis la mienne.

Il n’y aura pas eu de sieste répérarice, il n’y aura eu que l’écriture et la lecture, ce qui revient au même. Les deux revers d’une même pièce que l’on joue à pile ou face.
On joue à contre-jour. On joue mieux dans les marges. Dans les recoins de l’écriture. Là où elle renaît de ses ombres (de ses cendres de la veille).

J’avale l’air de l’écriture, ça me fait comme une vapeur fraîche en bouche. Elle renouvelle mon oxygène. Elle menthole mon haleine.
Je fume le silence, ses volutes blanches. Là où se dissolvent les phrases que l’on finit de taper sur le clavier. Je fume et je recrache. Et c’est comme cette poussière grise d’un cheval parti au galop sur une route de Camargue.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : jour 17

La nuit remue toujours un peu. Elle remue toujours plus dans les rêves. Notamment érotiques.
Je ne fais plus de rêves érotiques (sauf une fois hier). A la place, je rêve d’écriture. Dans mes rêves, il y a des phrases ou juste des mots. Ils y restent parfois jusqu’à mon réveil. Alors qu’éveillée je dois noter très vite, dans mon sommeil les mots durent longtemps.

Hier, les mots m’ont fui plus que d’habitude. Ils ne tenaient pas. Ils s’évaporaient. La faute à la chaleur, chappe moite et lente, me happe, moi et mes mots.
Palmiers de Camargue bougent de jour comme de nuit. La chaleur n’est pas californienne mais elle leur va bien, leurs palmes s’agitent dans l’air qui circule à leurs hauteurs.
On ne sait pas quand les palmiers s’endorment et se réveillent. S’ils remuent davantage dans leur sommeil.

Il y a des jours comme ça, des jours qui remuent moins que les nuits.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : seizième jour

C’est jour de fête au Gallician, le village voisin de la Laune.
C’est fête votive, traduire fête foraine. C’est ainsi que ça se nomme dans le Sud occitan. Des vœux, on en formule tous les jours mais comme on ne sait plus à quel saint se vouer, qui sait s’ils sont plus efficaces ces jours de fête-là. 

Les festivités du jour c’est bandido de trois manades, défilé de la jeunesse, bar musical (a commencé très tôt avec l’improbable Afric Simone, ça donne le ton de la soirée). 
Le bandido est le retour des taureaux des arènes à la manade, menés par les gardians. En sens inverse, c’est l’abrivado. 
Lors du bandido (ou de l’abrivado), les gardians encadrent le taureau et le conduisent, parfois au grand galop, à travers les rues de la ville.
Les attrapaïres sont les têtes brûlées qui tentent d’arrêter le taureau en l’attrapant par les cornes (couvertes de gaines de cuir pour ne pas blesser) ou par la queue (quelques photos attendues sur perlevallens.photo). 

C’est jour de fête des enfants. Les jeunes sont groupés en équipes aux couleurs de leur club. Tee shirt flashy au dos duquel figure le prénom ou le surnom, voire un sponsor (bimbe est un fournisseur de glaçons). Ils défileront plus tard. Ils sont pour l’heure spectateurs (sur les gradins qui leur sont réservés), seuls les plus âgés sont attrapaïres. 

C’est premier jour de fête qui dure jusqu’à dimanche. Après ce sera la fin. Et ce sera la fin de la résidence d’écriture. Un autre écrivain prendra la suite : Christophe Siebert, saint patron du prix de la nouvelle érotique, du moins un émissaire de ses anges diaboliques.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : quinzième jour

La nature m’appelle. Elle m’appelle à la glane. Mon côté « sorcière ». Ici, j’ai glané la salicorne qui pousse en buissons, à sec, puis du pourpier et du fenouil sauvage, de la nepeta. Et les mûres bien sûr.
Avant qu’elle ne brûle ou qu’elle ne soit inondée, la terre d’ici ensevelit ses secrets. Elle les révèle dans sa géographie, ses arbres fruitiers, oliviers, vignes, et de quoi nourrir les bêtes.

Le sol ne suffit pas à définir la Camargue, terre de bout du monde et d’extrémité, de pourtours, se dessine en parcelles, en îlots encerclés de marais et d’étang, de canaux (fluviaux ou d’irrigation). La Camargue, terre d’eau, même asséchée, même réduite, redessinée. L’eau est partout.

L’eau prend parfois ici une couleur rose. L’eau des salins. Ceux d’Aigues-Mortes, du Grau du Roi, comme de l’autre côté de la Camargue, les Salins de Giraud.
Une couleur de chair soutenue, incarnat, pleine et voluptueuse. Ses cristaux de sel en formation.
J’y repense devant ces roses de carte postale, cette juxtaposition de couleurs vives, cette débauche visuelle.
Le paysage se teinte d’un souvenir de lèvres, la salinité d’une bouche.

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Résidence d’écriture : quatorzième jour

Je traverse les doutes en solitaire, pleins vents arrières qu’on nomme travail (ou courage c’est selon). Le spi levé haut vole bordé de mots. Je ne vire pas de bord, j’avance droit devant, je fonce sans forcer, sans fatiguer la phrase. C’est affaire d’endurance. Je poursuis mon tracé. J’évite la route du rhum (après l’arrangé).
Je donne du mou entre deux vagues (je me relis). Chaque matin je repars au grand large, chargée de mon histoire, rebrodant les détails, je navigue à l’instinct, celui des personnages.

On applaudit la brise légère comme joie passagère comme frais éphémère. L’ombre portée n’est jamais qu’un leurre unfausse ombre dans laquelle se cache le soleil. Un trompe l’œil à hauteur de hanche ou d’épaule qu’on croirait caresse mais qui nous dépasse. De toute sa hauteur de fausse ombre jette un froid, fake lui aussi. Faux froid comme on dit faux frère. Quand la brise légère s’engouffre, la fausseté prend des voix de vérités. 

Au cours de la navigation, J’atteins ma vitesse de croisière et je pose l’ancre pour lire. L’avantage de barrer en eaux diaboliques, les fonds marins regorgent de livres.
Pour autant, je ne me disperse pas (pas trop), je reste concentrée.
Il ne s’agirait pas de terminer sur un radeau et d’errer sur mer d’huile où se faire frire les yeux, sans fin.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : treizième jour

Hier matin est tombé une pluie très fine pendant un quart d’heure. Bien sûr une demi heure plus tard, tout était sec, l’évaporation immédiate renforçant le ressenti de canicule. Cette petite chienne de l’été nous poursuit, inlassable sans aboyer. Sa morsure, ses feux de forêt, la mort parfois au bout. Petite chienne que nous avons élévée au lait amer de notre inconséquence.
La petite pluie fine n’est pas suffisante pour couvrir la petite chienne et la faire disparaître.

Ici la nappe phréatique est proche et en dépit des démoustications répétées, il faut bien qu’il y en ait, cela ferait mentir. La petite pluie fine les a attiré en certains points de la campagne camarguaise arpentée à la fraîche (là où les mûres sont…), dans les coins broussailleux, autant que le ciel, après sa percée matinale.

Au soir, le vent s’est à nouveau levé et nous avons (un peu trop) fêté la fin du roman de mon co-résident. Du mien, il reste encore à écrire mais j’entre dans sa dernière partie. Aujourd’hui, j’ai retrouvé un clavier fluide et un réseau internet, alors j’avance, je progresse dans mes lignes et mes contours.
Il reste encore à écrire et il reste encore une semaine pour détisser les noeuds dans lesquels le narrateur s’est empêtré.

écriture·Mater Atelier·photo n&b·poésie

Rage de chien


Au cas où l’image ci-dessus ne serait pas lisible, voici le texte sans sa mise en page :

Mon corps est un chien mort
Un chien hurlant sa bave
me dégouline

J’ai sa rage qui s’inocule dans mes veines
Je vois clair entre mes lèvres
je vois les ronces percer les mots
je vois la morsure du serpent à travers
est-ce que tu vois toi aussi les sangsues sortir de ma bouche ?

Ça gueule tous crocs dehors à l’intérieur
Ce cri noir cette lave en crue
ce qui monte sans que je ne
puisse
rien
faire

cette colère nue ce souffle bref
ces nerfs à vif
c’est un vent fou forcené qui rampe qui colonise en bactérie
qui me virusse qui avale tout
il me brûle
il devient mon oeil il devient mon ventre
il m’envahit
respire plus len-te-ment
laisse le calme revenir
laisse la meute se retirer loin
dans sa forêt sombre brumeuse forêt
là où les monstres se taisent

Il y a cet os rongé au milieu de mon squelette
Cet os surnuméraire
C’est à cet os que l’on me suit à la trace
il brille dans la nuit mais je ne le savais pas

d’après consigne de Héloïse Brézillon/Mater Atelier