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Soirées adolescentes (photofictions #7)

On est tenté de chercher l’imposture. On scrute dans les bribes de mémoire qui s’accolent aux photos. On peut dater à peu près. On reconnaît aux visages, aux lieux.
Nous avions sans doute 16 ou 17 ans, l’âge des soirées lycéennes. Notre petit groupe à géographie variable. On ne remarquait pas alors les marqueurs sociaux, ados friqués ou pas, bcbg/baba-cool/curiste, faux rebelle et vrai libéral, gauche ou droite quelle importance, on s’en foutait.

Qui prenait la photo quand j’étais dessus ? Plusieurs appareils passaient de main en main, celle d’autres qui nous prenaient par surprise, dans des postures incongrues, dansant ou chantant, bouche ouverte ou visage esquissant une grimace, langue tirée comme on exhibe son âme d’enfant.
Photos prises par d’autres plus vraiment sobres mais pas tout à fait bourrés. Il était question d’expérimentations : photographiques. Et pas seulement. C’est l’âge qui veut ça. C’est le franchissement. Ce sont les frontières qu’on dépasse. Se tenir sur la ligne, juste au-dessus de l’abîme. Le vertige. Hors limite ou dedans, nous n’avions pas toujours la conscience de nos actes. Ou nous faisions semblant de ne pas voir distinctement la ligne pour aller au-delà.On ne voit que la gêne passagère qu’on mettait volontiers sur le compte de l’abus d’alcool, de nos soirées de débauche mais quoi ? Nous étions des ados comme les autres. Tous soumis à l’œil mécanique du monde, jugés d’emblée comme nous refusions de l’être entre nous. Figés dans le vernis ordinaire d’une société dont nous refusions l’emprise par naïveté pure, celle de notre jeune âge. Nous ne savions peut-être pas que nous nous conformerions tôt ou tard à ce qu’on attendait de nous. Nos actes de rébellion, nos menues résistance brisées dans l’œuf quotidien de nos renoncements.

Sur cette photo, nous sommes affalés dans des fauteuils profonds qui accueillent nos fins de soirée. Ceux où l’on sombre, ceux où l’on ne ferme qu’un œil. Ceux aussi où l’on s’embrasse en cachette. Bureaux vitrés plongés dans le noir. Site professionnel colonisé par notre horde. Plus des flash-back que des souvenirs.
Celle-ci, je sais qui l’a prise. L’amie chère, celle qui nous accueillait. Je me rappelle l’hésitation à appuyer sur le déclencheur. Son regard parfois désapprobateur. Etait-elle la plus sage ou la plus marginale ? La plus triste sans aucun doute. Se trouvant laide alors, il lui était plus facile d’être derrière l’objectif que devant. Plus de douleur de ce côté de l’obturateur. Son plaisir d’autant plus grand d’immortaliser la joie. De fixer nos rires, nos beuveries, nos écarts, nos excès avec une infinie tendresse, une douceur quasi maternelle, une bienveillance qu’aucun d’entre nous n’avait. Son regard absent de la photo et pourtant perceptible, perçant chaque trou noir de ma mémoire.
Perle Vallens

 

La photographie existe mais je ne l’ai pas retrouvée. A la place, celle-ci qui date de la même période…

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