La langue colle à la vitre
surface fallacieuse renvoie le mauvais reflet
le pire profil de nous-mêmes
celui de qui nous nous défions
la langue fait foi
mais nous faisons fi de ses allégations
de qui suis-je le vrai visage
je me suppose réelle puisque
reflétée Perle Vallens
Retour aux classiques avec un film muet et une scène d’anthologie : le cuirassé Potemkine de Sergueï Einsenstein. Le ciné-poème s’intitule vent de révolte. Bon visionnage !
la langue est de courte durée pour grimper la côte elle pend bien avant le reste du corps ce muscle fatigué de répéter les mêmes choses de poser les même questions aurait hâte de franchir après les obstacles la ligne d’arrivée la langue tirée au miroir pour vérifier si on est toujours là Perle Vallens
on se rencontre et d’abord soi par la chair tissés ensemble nous nous glissant nés à nouveau dans ce réseau d’ondes ondées à demi bues nous résorbant dans nos révoltes couchant dans la lie du monde ses envers nous y vautrant avant d’avoir vu d’avoir assez respiré d’avoir ouvert des plaies avant d’avoir entendu l’alarme sans savoir qui l’avait déclenchée Perle Vallens
Il s’agit cette fois d’une demande « expresse » que je me dois d’honorer : c’est sur un extrait du Seigneur des anneaux de Peter Jackson que j’ai composé ce ciné poème n°10, intitulé comme le cheval je flotte.
Tu étais cet animal libre agitant son museau sa chevelure comme une fourrure qui gagnait du terrain sur le jour à l’heure des grandes chevauchées le sommet nous attendait
Tu étais alors la première de cordée et ton propre filin d’acier du ciel qui s’agrippait à la lumière et te poussait vers l’avant c’est ce qui me tirait ta force faite mienne
Tu étais la croisée des chemins par laquelle on échange nos âges la croix tracée sur la poitrine et la bannière qui hèle sœurs et mère qui fait tenir bon sur les sentes escarpées
Tu étais la crosse des fougères qui se déroule dans le plein soleil de ta jeunesse à laquelle je m’accroche tu galopais caprine dans les prés et moi redevenue chevreau
A la lune pleine dont tu fus l’éclat tu as chanté et dansé dans l’ardeur tiède tu étais la course des constellations qui s’est arrimée à ma taille c’était toi ma ceinture d’Orion
Quand nous nous sommes assises tu as été la quiétude de mon front tu as été dans le flot noir de la nuit la lumière qui m’a épinglée papillon mon cœur à ta boutonnière Perle Vallens
On y pense comme on s’oublie. Il y a une langueur comme pour stagner, rester, établir un camp de base dont on ne se relève pas. Et quand on se lève c’est déjà trop tard. Ce serait un recul ou un rêve.Les sourires ont marqué nos espoirs d’une autre vie. Les regards se sont gravés pour nous dire de revenir. Nous ne sommes jamais revenus. Nous avions longé ces baraques, ces maisons de pêcheurs et l’unique hôtel, son bar où nous descendions des bières. En une journée, nous aurions pu faire le tour d’ici (et nous l’avons fait, en partie). Nous ne faisions pas de différence entre les visages autochtones et les touristes parce que tous étaient dans l’instant des résidents d’ici. Tous avaient étiré leurs membres, augmentés d’une existence plus dense et plus libre. Nous avions manqué exprès le bateau pour rester plus longtemps. Nous aurions peut-être pu dormir sur la plage, nous nourrir de poisson qui sait. Il est resté la persistance d’un salut, d’un accent, une odeur âcre provenant de la baie, comme un regret.
Il aurait fallu devenir quelqu’un d’autre, avoir sa barque, de quoi hameçonner le rêve et mouliner plus fort que le vent et les pluies qui mouillent jusqu’à l’os dur du renoncement. Je nous vois solidement attablés à une maison d’hôte, nés ici ou transportés de longue date pour y avoir fait son trou (sa baïne comme dit ailleurs qui est une autre patrie). Nous y sommes. Nous y sommes bien. Nous y sommes chez nous. Nous parlons la langue couramment. Nous y servons du crabe, du poisson fumé, nous y cuisinons, nous y accueillons nos ouailles. A notre tour, nous les gardons, qu’ils ne repartent pas, eux non plus. Nous pourrions avoir des pied-à-terre dans plein d’endroits différentes, comprends-tu ? Ce don d’ubiquité est aussi d’orgueil pour se placer à la proue du navire, y demeurer. Ça tangue toujours à l’avant, à l’avancée des constellations, nous sommes hybrides d’ici et d’ailleurs, nous sommes ce ciel choisi pour accueillir ce fantasme, cette soif.
Ce neuvième ciné-poème nous emmène dans l’univers onirique et poétique d’un grand réalisateur. L’extrait choisi est la scène finale du film Stalker de Andreï Tarkovski. Prochaine étape, un plongeon dans un film d’heroïc fantasy, à la demande de quelqu’une…