atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

Le geste

Elle s’arme et le bras s’abat
coup bref
coup sec           net
le son mat 
le geste sûr 
sans coup férir 
le poignet ferme ne s’affaisse pas 
première entaille soulève 
de l’armature la chair 
exsangue         si blanche
translucide
la lame glisse le long
se faufile dessous 
affine définit la direction de l’acier
(l’affûtage est un autre geste) 
nul obstacle ne vient interrompre
il faut de la force et de la délicatesse 
la main assure la prise 
dans le changement de destination 
la matière brute sa métamorphose 
Elle alors 
sa proie végétale  
tranche débite hache émince
assène
coup sur coup
son office essuie
coup final 
le tranchant du couteau
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Une foule

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles, disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour capturer la bonne fortune.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Pente savonneuse

Je fais passer le savon encore sec mais doux sous l’eau, le temps de le dissoudre, de faire mousser. Il glisse. Il m’échappe et tombe au fond du lavabo avec un son mat. La discrétion de la chute, cette pudeur de l’échec. Je me dis humilité n’est pas humiliation. Je n’ai pas honte de mes fêlures, de mes faillites. Je me relève toujours, et toujours lentement parce que le rebord du monde est aussi glissant que la faïence humide. Je repose le savon et je rince la glycérine qui fait une couche fine, surgrasse. Voilà, je m’en lave les mains. Rien de ce, de ceux qui m’entourent ne peut freiner mon avancée. Je ne me laisserai plus impressionner, dénigrer, flouer, négliger, mépriser, moquer, maudire. Exit methylchloroisothiazolinone. Exit sulfate et parfums de synthèse. Existence vidée de ses substances superflues, nocives, nettoyée de son superflu. Je me débarrasse du surnuméraire, je me purge du surplus. Je me purifie. Je m’épure. Ma main propre et maintenant sèche sait bien qui je suis. Et si elle me sort par le bras c’est pour assurer mon indépendance. Nul tressaillement, nul haussement de cil, froncement de rides pour barrer le front autant que la route que je me suis assignée. Aucune planche savonneuse sous mes pas. J’essuie mes plâtres, l’enlève la poussière et je marche. Droit devant.

Perle Vallens

photo retouchée·poésie·prose

Salivaire

Les salives débordent des bouches et avec elles les mots qu’on a empêché de sortir
cloués au mérite de la gorge s’imbibent d’un jus trop épais pour passer

C’est un crachat mélancolique un trop plein sans calcul sans considération qui qui n’a pu entendre prononcer qui n’a pu claquer en retour sa réponse à la non question

Les bouches sont des cloaques d’où s’extirpent avec peine les dernières volontés
de la journée
clapotis tendres en va et vient dont on ne sait s’ils ont encore un sens

Les vœux se chantent selon ciel clément selon clavier bien tempéré
on laisse traîner un peu de Bach au palais pour éviter le pourrissement
une mesure ou deux suffisent à apaiser la canine plantée dans les aigus
la molaire sur la langue râpeuse qui écorche le nom
suffisantes à diffuser songe lénifiant sa lotion de toujours

Combien de kilomètres avant les dernières notes
combien de temps avant le dernier tempo lent fondu dans les bouches

Perle Vallens