Poétisthme est une revue en ligne emmenée par le collectif éponyme, qui aborde la poésie, et la littérature au sens large, de différentes façons, souvent thématiques. Mais pour ce numéro 15, il s’agissait de lier mots et photographie. J’ai choisi un cliché de la lande camarguaise prise lors de ma résidence d’écriture à Vauvert, invitée, en tant que lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021, par les Avocats du diable, association liée à la maison d’édition au diable vauvert. Le texte s’intitule Là où naissent les fantômes.
Ce qu’on pensait : les sentiments comme voie prioritaire comme passage à niveaux tandis que les mots détournés sans issue leur giratoire et l’impression de revenir sur nos pas mots mensongers par omission le souvenir ne dit rien du réel trop battu en brèche trituré nos sens nous trompent dans les grandes largeurs membres raccourcis de rancœur bras étriqués de ne rien retenir la main attrape lambeaux s’y agrippe pour se retenir à ce qui fuit par l’oreille chaque bribe ouvre nouvelle piste où l’enfance se perd
Ce qu’on ne savait pas la pesanteur des choses du ventre pleines de secrets de partitions intimes qui retentissent au cœur une histoire fabriquée de toute pièce la transmission facile du leurre une langue balbutie et butte sur cette vérité qu’on ne pouvait pas voir invisible puisque muette puisque muselée puisque trop fort retenue dont celui-ci laisse échapper l’écheveau sur lequel tirer et tout vient avec d’incompréhension de colère de décennies de déceptions de silences le fil déroulé son odeur de cendre la bouche décousue de l’arracheur de dent mâche son travail de bourreau et on ne sait jusqu’où avance la vérité ni jusqu’où elle nous fera trébucher
Je marche mais ce sont sables mouvants mauvais rêves devenus réalité rembobinée des années en arrière à se demander la bande son déraille dans une voix éraillée détails effacés quand d’autres s’impriment durablement auxquels je n’aurais pas cru non jamais qui me font passer pour absente ou ignorée dans l’effacement on se contorsionne pour exister on se hausse au niveau du noir pour mieux voir la lumière les boues que l’on creuse et l’impudeur à fouiller pour mieux contourner la silhouette où je cherche son visage je crois que je lui en veux d’avoir gardé pour elle les blessures les tremblements son image abîmée me la rend plus faillible plus profondément indomptée toutes les fractures les plaies ouvertes et toute sa force au centuple dont je tire péniblement la mienne
Ce qui ne se dit pas n’est pas morsure mais nous ceinture plus sûrement qu’un corset dont on ne se dégage que si la parole entièrement nue se libère s’ôter bâillon alors et prendre son élan couper court à ce qui freine ce qui hésite entre la peur et le doute désosser toute prudence décapiter net les illusions décaper les murs de nos maisons jusqu’à la chair rougie la chaux vive des phrases qui nous rongent ce qui est tu brûle plus que tous les incendies de famille
Je suis heureuse d’annoncer la parution prochaine aux éditions la place de peggy m., un récit inspiré d’un fait divers qui mêle, dans une prose poétique, voix réelles et fictive. Il est prévu pour la seconde quinzaine d’avril 2024 mais en voici une présentation vidéo, pour patienter…
Je cours un peu après le temps en ce moment, beaucoup de choses en cours, et trop longtemps que je n’avais publié de ciné-poème. Voici donc le 46ème, la rue est espace de jeu, sur le début du film Mon oncle de Jacques Tati, un ciné-poème tout en légèreté.
C’était le temps des déambulations à plusieurs sur les trottoirs trop étroits pour nous contenir tous -et va savoir pourquoi je me prenais toujours un poteau en regardant les copains – du lèche vitrine, fringues et bijoux, les collections de chaussettes Burlington, pulls Benetton – United colors of -, les blousons d’aviateur Chevignon, les polos Lacoste, les chaînes et pendentifs chien Agatha, nous étions tous un peu soumis à la mode, presque, pas vraiment, un peu, beaucoup passionnément, nos détours par les recoins de la gare, passer les rails, là où c’est interdit ou nos étapes à l’amphi de Watteau, nos répétitions de théâtre, nos danses improvisées.
C’était le temps des arrêts d’autobus, des stations de métro, des couloirs où l’on s’engouffrait en courant pour entendre nos pas résonner, des portillons que certains d’entre nous sautaient parfois, ou qu’on passait à deux quand il prenait l’envie idiote de resquiller nous donnant à nous mêmes l’impression de rebelles, des rideaux baissés à une heure du matin, alors on rentrait à pied ou on attendait quelque part, on passait la nuit dans un parc jamais fermé quand l’obscurité nous montait aux yeux, parfois on s’y endormait jusqu’au premier métro du matin.
C’était le temps des boulangeries, les premières ouvertes, leurs viennoiseries encore tellement chaudes qu’on s’y brûlait la langue, les pains au lait et les brioches à tête, les baguettes tout juste cuites, ou bien des cafés, leurs banquettes de skaï et tables en formica, on se calait autour pour boire un mauvais café, parfois un noisette, avec un grand verre d’eau pour faire passer l’amertume et des tartines beurrées, dans le bruit des machines à expresso, du bavardage matinal, le klaxon des voitures, le couinement des bus, leurs suspensions usées, et bien après, le signal de fermetures automatiques des portes du métro quand finalement on repartait.
C’était le temps des bibliothèques universitaires, celle si mal achalandée de la fac qui nous servait plus de lieu de réunion, de salle de travail ; celle de Beaubourg et les « suicides » de pigeons, leurs plongés en piqué qui nous distrayaient de nos travaux de recherche ; celle de la bibliothèque Sainte Geneviève, la plus belle salle de lecture, ses boiseries, son plafond voûté, ses armatures métalliques, et dans le silence compassé, l’étude de livres rares, de documents historiques, l’odeur des vieux ouvrages, ce parfum de papier d’une autre époque, mélange de poussière et d’encre.
C’était le temps des salles de cinéma, celles d’art et d’essai de la rue des écoles avec les films de Capra, Lübitsch, les comédies américaines des années 30/40, les séances à prix unique, celles où l’on était deux ou trois dans la salle, la séance de midi dans ce petit cinéma près de la fac où parfois c’était projection privée, où j’avais la salle pour moi toute seule, les cycles par thème, par réalisateur, les rétrospectives, les festivals, les hommages, et parfois ces nuits complètes à regarder des films, les soirées où le spectacle est autant dans la salle que sur l’écran, les courts métrages avant le film principal, les discussions pour décortiquer le film à la sortie, et comparer avec tel ou tel autre cinéaste, replacer dans la filmographie de l’auteur, discuter photographie, scénario, jeu des acteurs… et repartir quand le jour baisse déjà mais que la lumière et la magie filtrent encore sous la paupière.
C’était le temps des bistros à l’ancienne, ceux avec les baby-foot, les flippers, coups de hanche et extra-balles, ceux où l’on refaisait le monde en sirotant des panachés ou des perroquets, en observant de biais les pochtrons du quartier et leurs verres de blanc ou leur pastis, leur philosophie de comptoir déboulant par-dessus le zinc opaque en direction d’un patron de bar, son oreille distraite et compatissante à la fois, et nous nous moquions vaguement, surtout de la démarche titubante après le énième ballon vidé.
C’était le temps du retour chez soi, elles leur chambre en foyer d’école d’ingénieur, lui sa chambre de bonne minuscule avec chiottes sur le palier, moi mon studio de banlieue (et les autres où étaient-ils?), tous éclatés aux quatre coins de Paris, éloignés, dispersés et c’est peine à se retrouver après nos années de lycée, notre vie d’avant, la revivre, nos réunions, nos fous rires, notre amitié écornée par études supérieures, par avenirs indéfinis, incertains, par pertes de vue, par pertes de lien.
Après une visite au centre hospitalier de Montfavet durant les Journées du Patrimoine, j’ai écrit un texte à mi-chemin entre l’histoire des asiles, leur architecture, et celle de l’hôpital, où plane la présence de Camille Claudel. Le texte reste certes un peu « scolaire », historique, mais s’entrecroise avec la voix d’une internée volontaire, dont n’est pas absente une amie d’écriture très présente au moment de la rédacton et qui se reconnaîtra dans ces lignes.
Le texte intitulé Marcher dans sa propre tête a été sélectionné pour le prix Le Même. Il n’est pas lauréat mais il a reçu les encouragements de la présidente du jury et à ce titre figure sur le site Internet de la Société Française d’Architecture. On peut le lire ici : https://sfarchi.org/prix-le-meme-2/ Je vous en souhaite bonne lecture.
NB Le prix Le Même sera remis ce jeudi soir à Paris. Je ne pourrai malheureusement pas être présente mais je remercie ici la présidente du jury, Julia Deck.
Les poèmes sonores ayant été retenus sont des auteurs ci-dessous : Augustin Jagueneau Béatrice Machet Anne-Laure Lussou & J. Manuel Vazquez Rojas Perle Vallens Jean-Christophe Cros Jean-Marc Barrier Gabriel de Richaud Damein Paisant Julien Bucci Catrin Godin Eunice 13h02. Clément Bollenot Julie Labroue Mademoiselle Marie Juillet Laurence Fritsch Mathieu Amans Céline Walter et Ramuntcho Matta Antoine Maine Richard Coquin Élise Portelette Isabelle Jaunet-Perrotte Anaïs Labas Dominique Le Bar
J’ai mis en son ce texte pour l’occasion, vous écouterez donc La nuit est un coma.