
C’était le temps des déambulations à plusieurs sur les trottoirs trop étroits pour nous contenir tous -et va savoir pourquoi je me prenais toujours un poteau en regardant les copains – du lèche vitrine, fringues et bijoux, les collections de chaussettes Burlington, pulls Benetton – United colors of -, les blousons d’aviateur Chevignon, les polos Lacoste, les chaînes et pendentifs chien Agatha, nous étions tous un peu soumis à la mode, presque, pas vraiment, un peu, beaucoup passionnément, nos détours par les recoins de la gare, passer les rails, là où c’est interdit ou nos étapes à l’amphi de Watteau, nos répétitions de théâtre, nos danses improvisées.
C’était le temps des arrêts d’autobus, des stations de métro, des couloirs où l’on s’engouffrait en courant pour entendre nos pas résonner, des portillons que certains d’entre nous sautaient parfois, ou qu’on passait à deux quand il prenait l’envie idiote de resquiller nous donnant à nous mêmes l’impression de rebelles, des rideaux baissés à une heure du matin, alors on rentrait à pied ou on attendait quelque part, on passait la nuit dans un parc jamais fermé quand l’obscurité nous montait aux yeux, parfois on s’y endormait jusqu’au premier métro du matin.
C’était le temps des boulangeries, les premières ouvertes, leurs viennoiseries encore tellement chaudes qu’on s’y brûlait la langue, les pains au lait et les brioches à tête, les baguettes tout juste cuites, ou bien des cafés, leurs banquettes de skaï et tables en formica, on se calait autour pour boire un mauvais café, parfois un noisette, avec un grand verre d’eau pour faire passer l’amertume et des tartines beurrées, dans le bruit des machines à expresso, du bavardage matinal, le klaxon des voitures, le couinement des bus, leurs suspensions usées, et bien après, le signal de fermetures automatiques des portes du métro quand finalement on repartait.
C’était le temps des bibliothèques universitaires, celle si mal achalandée de la fac qui nous servait plus de lieu de réunion, de salle de travail ; celle de Beaubourg et les « suicides » de pigeons, leurs plongés en piqué qui nous distrayaient de nos travaux de recherche ; celle de la bibliothèque Sainte Geneviève, la plus belle salle de lecture, ses boiseries, son plafond voûté, ses armatures métalliques, et dans le silence compassé, l’étude de livres rares, de documents historiques, l’odeur des vieux ouvrages, ce parfum de papier d’une autre époque, mélange de poussière et d’encre.
C’était le temps des salles de cinéma, celles d’art et d’essai de la rue des écoles avec les films de Capra, Lübitsch, les comédies américaines des années 30/40, les séances à prix unique, celles où l’on était deux ou trois dans la salle, la séance de midi dans ce petit cinéma près de la fac où parfois c’était projection privée, où j’avais la salle pour moi toute seule, les cycles par thème, par réalisateur, les rétrospectives, les festivals, les hommages, et parfois ces nuits complètes à regarder des films, les soirées où le spectacle est autant dans la salle que sur l’écran, les courts métrages avant le film principal, les discussions pour décortiquer le film à la sortie, et comparer avec tel ou tel autre cinéaste, replacer dans la filmographie de l’auteur, discuter photographie, scénario, jeu des acteurs… et repartir quand le jour baisse déjà mais que la lumière et la magie filtrent encore sous la paupière.
C’était le temps des bistros à l’ancienne, ceux avec les baby-foot, les flippers, coups de hanche et extra-balles, ceux où l’on refaisait le monde en sirotant des panachés ou des perroquets, en observant de biais les pochtrons du quartier et leurs verres de blanc ou leur pastis, leur philosophie de comptoir déboulant par-dessus le zinc opaque en direction d’un patron de bar, son oreille distraite et compatissante à la fois, et nous nous moquions vaguement, surtout de la démarche titubante après le énième ballon vidé.
C’était le temps du retour chez soi, elles leur chambre en foyer d’école d’ingénieur, lui sa chambre de bonne minuscule avec chiottes sur le palier, moi mon studio de banlieue (et les autres où étaient-ils?), tous éclatés aux quatre coins de Paris, éloignés, dispersés et c’est peine à se retrouver après nos années de lycée, notre vie d’avant, la revivre, nos réunions, nos fous rires, notre amitié écornée par études supérieures, par avenirs indéfinis, incertains, par pertes de vue, par pertes de lien.
Perle Vallens
*écriture avec Michel Butor*