
La plante du bout de la rue, personne ne la nomme, personne ne la voit. Elle s’ignore et paisible, inoffensive, pousse là, presque invisible, au bout de la rue.
La plante du bout de la rue respire. Elle respire bas un air à ras de terre. Elle absorbe de l’oxygène comme moi, le même, la même atmosphère de saison, les mêmes relents, les mêmes crachats de pollution. Qu’importe, elle respire.
La plante du bout de la rue se nourrit de ce qu’elle trouve, boit l’eau de pluie qui ruisselle sur elle, mange de toutes ses racines plongées quelque part dans la terre, dans l’anfractuosité entre le mur et le trottoir, cette trouée dans laquelle elle a fait son nid. C’est là qu’elle habite. C’est là qu’elle dort la nuit. C’est depuis cet endroit bétonné, crépi qu’elle se nourrit de peu, de rien mais qui la fait vivre.
La plante du bout de la rue se vêt et se dévêt à mesure des saisons, renforce ses feuilles, carène sa tige, protège ses téguments. Elle maintient sa température corporelle, frissonne et transpire comme moi quand l’ai trop froid ou trop chaud. Elle se ménage des accalmies au milieu des tempêtes et évite les mains qui arrachent, se fait moindre, menue, minuscule pour conserver son invisibilité salutaire.
Je ne sais pas avec quelle autre plante celle du bout de la rue peut échanger. Toutes les autres sont tellement éloignées. Avec quel arbre dont les branches lui offrent un abri ombragé, avec quel animal qui pose sa truffe pour la renifler, avec quel autre qui viendra la butiner ?
Bientôt, la plante du bout de la rue essaimera et s’éparpillera. Il sera temps. Elle comptera sur le vent pour se disperser. Sa descendance se replantera plus loin, avec un peu de chance dans un pré voisin, un verger, un espace vierge, non aspergé de pesticides. Et ce sera renouvellement après renouvellement de la plante, ailleurs qu’au bout de la rue.
Perle Vallens