Actualité·poésie·Revue littéraire & fanzine

Un court poème dans Courrier indésirable

Courrier indésirable est une micro-revue ou un micro-fanzine qui se présente replié en tout petit format.
Une nouvelle version de revues pliées parmi lesquelles Radical(e), dans laquelle je figurais avec photos et poèmes l’an passé, ou Vinaigrette, également revue amie.

NB le poème partagé est issu de Solo, dont j’espère qu’il sera bien publié aux éditions Tarmac

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

Le rêve de David Lynch


Nuit random de 1988 dans la Pink House. David Lynch soupire dans son rêve, il ne parvient pas à entrer dans cet état de calme infini. C’est plus une transe qui le maintient. Vague tenture rouge à soulever et des couloirs à l‘infini. Devant lui, la Vénus de Milo l’attend pour danser. Il la serre dans ses bras comme si c’était la seule femme survivante dans un monde d’hommes. Elle dit : Vous me serrez trop fort, les bras m’en tombent. Il valse avec une femme sans bras, comment est-ce possible ? Il lève la tête pour regarder son profil de marbre blanc. Elle lui sourit, elle a le visage de Marilyn Monroe. Son regard est si triste et pourtant son sourire rayonne. Un bruissement de feuilles et une odeur de chlorophhyle monte à ses narines mais les arbres sont invisibles. Il n’y a rien que cette tenture rouge et lourde qui tombe devant lui, c’est comme un théâtre. En lui-même il pense un théâtre d’émotions. Vénus-Marilyn lui chuchote quelque chose à l’oreille qu’il ne comprend pas. C’est la bande son qui parle pour elle, l‘audio tape dit que c’est difficile d’être heureux. David dit : Ayez confiance en moi. La pluie se met à tomber mais elle ne mouille pas. Ils glissent tous les deux sur un sol immaculé qui se craquelle peu à peu sous eux. Le sol dessine des chevrons et la pluie se transforme en poussière. La voix de Marilyn se métamorphose en chant d’oiseau. David a peur qu’elle ne s’envole, il sert son corps sans bras. La statue ne peut plus danser, elle ne bouge plus, elle pèse des tonnes et David ne parvient pas à la soulever de terre. Il marche à reculons, au ralenti, puis c’est le sol lui-même qui s’écarte. David ne bouge pas. Il ne peut plus bouger. Il reste immobile comme collé au sol, et pourtant la Vénus s’éloigne de plus en plus. Elle commence à se fendiller en deux, à se briser. A l’intérieur, un corps monstrueux de bébé surgit. Il se dit que c’est Spike et il hurle : Non Jen ne touche pas à Spike, n’y touche pas. Spike dit : Je ne suis pas Spike, je suis Marlyn. Je suis la Vénus. Je suis toi.

Perle Vallens

Actualité·atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose·Revue littéraire & fanzine·revue Miroir

Disparition (d’après vidéo) dans Miroir

Le dernier numéro de la revue Miroir est paru dimanche 8 juin avec Disparition, un texte écrit d’après conseigne d’écriture de Laure Vazquez. Merci à Benjamin Milazzo pour cette nouvelle sélection.

Il s’agissait cette fois d’écrire sur les traces de Suzanne Doppelt et Fernando Pessoa d’après photo, ici capture d’une vidéo de Terry Adkins, Untitled (Leather Wall Piece), 2013, vue à la Bourse de commerce.
Pour lire in extenso, c’est ici.

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Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

photo couleur·poésie

Aller simple pour le rêve

projection vidéo au sol devant le Forum des images (Paris)

Au guichet tu achètes un billet simple pour
ce trajet vers l’inconnu qu’offre le rêve
des lieux abandonnés que tu ne sais nommer
font paysage unique et irréversible
ce passage à gué des limites sont infranchies depuis si longtemps
à ton œil versatile fleurit une sensation de déjà vu
dans le jamais dit du langage
l’oscillation persiste entre toujours et l’échafaudage d’un peut-être
qui expire le peu de véracité de l’image

Perle Vallens

(écrit le 20 mai dans le train ou la gare, je ne sais plus trop)

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Il y a (des souvenirs en pot)

Il y a les champs de vignes. Leur taille en vert et les vendanges, l’effort qui creuse le dos et noircit les mains, le sang qui coule, sucré, le lécher jusqu’aux tannins. Et les cailloux qu’on suce pour savoir ce que sera le vin. Je sais les insectes et les plantes à leurs pieds, moutarde et vesce, les lombrics et les scolopendres, sous galets roulés le sol sec, je sais que ce qui grouille donne vie. Tout ce que j’ai appris ici et qui traînait dans un coin de mon corps depuis longtemps.

Il y a les champs de coquelicots. Rouges à se rouler dedans, filles et mère, à mâchouiller un brin d’herbe, à chantonner dans le vent. A se vautrer sous les vrombissements butineurs, nuée d’insectes voletant autour de nous. A regarder le ciel entre deux nuages, à caresser de l’œil la colline d’en face et les fleurs de sureau. Glaner les unes et les autres, ces promesses printanières, le parfum qu’on fera glace, tout ce rouge mis en pot, ce sera pour garder un peu de lumière et de chaleur pour l’hiver.

Il y a le verger. Les fruits picorés dans l’arbre, les cerises pendues aux oreilles, les parties de cache-cache, football, tir à l’arc, équilibre et brouette, et s’écrouler en éclats de rire. C’est souffler sur les akènes du pissenlit et les faire s’envoler, comme bulles de savon. Leur enfance concentrée sur aire réduite, comme modèle vivant à retourner la terre à main nue, à observer les araignées dans les ronces et les escargots, glissant sur la paume, leur dépose avant course de vitesse et tentative de nourrissage. Les chats errants et les hérissons échoués dans cette prairie, fourrés à camouflage, buissons de vivaces où se berce mon cœur de mère.

Perle Vallens