Pour ce nouveau ciné-poème, je vous emmène dans l’univers particulier d’un cinéaste grec,Yórgos Lánthimos, avec un extrait du film Canine. Ici, la violence n’est que suggérée mais elle agrippe. Par contraste, le ciné-poème s’intitule la caresse du monde.
Auteur : Perle Vallens
Concordance des temps

il a fallu se réveiller plus tôt pour s’érafler les joues dans l’air tiède
dans une semaine nous aurons passé mars et il sera toujours trop tard le soir
pour établir une vraie concordance des temps
à l’heure du coucher nous marcherons dans des rêves d’été
plus vrais que nature
peut-être que nous laisserons tomber nos corps par la fenêtre
pour voir s’il rebondissent comme les chats
nous attendrons la neuvième vie sur nos pattes pour voir si
le matelas urbain amortit bien la dernière chute
nous attendrons de voir si la fin de l’histoire possède
le goût d’une promesse d’infini
Perle Vallens
Une histoire de frontières

Ce texte a été écrit plus particulièrement pour un public de collégiens/lycéens et je le lirai aujourd’hui aux classes de collégiens avec lesquels je serai en atelier ce matin à l’invitation de la bibliothèque Cézanne d’Aix en Provence, en compagnie de Jean-Luc Hirondelle.
Ce texte a été lu la première fois le 14 mars lors du Printemps des Poètes, un événement en plein air organisé par l’association Orange Passion Livre en partenariat avec la librairie Orange Bleue et en présence des lycéens d’Aristide Briand, qui ont lu également des poèmes, notamment de leur cru.
Cela se déroulait au parc Gasparin à Orange (Vaucluse), par journée de mistral, d’où le son…
Caviar 105

Des champs comme des lacs

le paysage commence à fondre
dès qu’on nous dit
que le printemps arrive
les champs se remplissent
on dirait des lacs
que le soleil fait briller
à l’heure la moins propice au dessèchement
on dirait des vagues que l’offshore creuse
à cœur
la mer qu’il laboure de ses rayons
avant de retomber à plat
noir de terre
à la minute la plus froide
de l’hiver
Perle Vallens
Ciné-poème 14 : chasser l’effroi
C’est sur un extrait du film de Charles Laughton, la Nuit du chasseur, que je vous propose ce nouveau ciné-poème, chasser l’effroi.
Journée de m…

La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde.
Perle Vallens
#narrationfictiveàlaquellejeprêtemavoix
Caviar 104

Ciné-poème 13 : Assoiffés
C’est Wim Wenders qui s’invite cette fois, sur un extrait de Paris-Texas (qui sort cette année en copie restaurée), le tout début du film pour être précise. Ce treizième ciné-poème, qui s’intitule Assoiffés, ne vous portera pas malheur, promis !
Doigts inutiles

à la rame
(comme on dit à la ramasse)
elle décompte les vagues
les vœux anciens elle les jette
à la baille
un calcul en vaut un autre
pour jeter certaines minutes
elle bleuit le chemin de sa paume
leste
où se perdent des doigts inutiles
à la perte elle court
sans souffle
elle ne tient pas
la distance
l’espacement décidément trop grand
pour ses bras
persiste dans sa quête elle
émet des prophéties des pré-supposés
décisifs mais décidément faux
elle se nourrit de mirages
qui lui semblent préférables à un réel
trop nauséeux
c’est planter le fake dans son jardin
inculte
ne pousse que la déception
sur sa friche fragile
semée de prétextes
hantée par le visage d’un autre
l’étrangeté d’un regard
qui ne voit plus
elle vit
à l’aveugle
Perle Vallens