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Les rois du monde (photofictions #9)

– Je suis le rooaaaââ du monnnnde !
– Gaffe, tu vas te casser la gueule.
Lol s’est hissé sur la pigouille plantée de façon instable dans les fonds mouvants du marais. A cet endroit, au moindre écart de la plate et il se retrouve à la flotte. Ce ne serait pas la première fois. Ni la dernière. Lol, c’est pas le dernier pour faire le couillon. Son short est déjà mouillé et il a de la vase plein les doigts. C’est un peu notre jeu favori en ce moment. On fait deux camps et on se balance des poignées de bouillasse. Genre mud game comme dit l’ado qui parle bien l’engliche. On s’en colle plein des cheveux. Nos mères nous haïssent après ça. On laisse des traces partout sur le carrelage ou la moquette. Même si on se déchausse avant d’entrer dans la maison. Tu penses, on en a jusque dans les chaussettes. Plein les orteils, sous les ongles de pied, partout. Crasseux, voilà comment on revient mais quelle rigolade ! Limite si on en a pas dans les yeux, si on n’en mange pas.

– Arrête, on a dit qu’on serait des pirates. Regarde, les voilà les arbres aux pendus.
– Fais pas le con, descends de là.
– Appelez-moi Barbe Noire.
Mat se fait un bouc avec la glaise qu’il modèle en pointe. Phil sculpte des cornes dans sa chevelure gluante. Avec un bout de bois ou la pointe d’un ongle, quand on ne les a pas tous rongés comme moi, on dessine sur la couche de boue humide des signes, des codes secrets, des têtes de mort. Voilà, nous sommes prêts à l’abordage.
– A l’assaut ! Attention, Capitaine, il y a un traître à bord.
– Il sera passé par les armes.
– Je vous ferai rendre gorge, renégats !

Celui qui s’y colle, c’est moi. Les autres détestent les rôles de sale type. Moi, les assassins sanguinaires, les mouchards, les salauds, ça me va. En général, je me retrouve seul à la baille coiffé de renoncules ou de lentilles d’eau. Pas cette fois. Je fais volte face, je les menace avec une prise de kung fu et je les déséquilibre. Désarçonnés, ils basculent tous par dessus-bord.
– C’est moi le roooaaaââ du mooonnde !
Perle Vallens

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Nourrir mes béances

Gratter les grisailles pour trouver la lumière

Les dessous, chics ou non, c’est se dévoiler le moins possible (au début).
La couche est épaisse mais molle, meuble. Il ne faut pas racler longtemps
pour faire sortir les monstres, pour ouvrir les vannes. Il ne faut pas trop
gratter et ça gicle à mots vifs, ça fuse, ça fourmille dans la matière brute.
Pluie d’or ou de sang, quel minerai pour quel façonnage, quels cris de
bêtes à apprivoiser, ça crève mes plafonds d’où tombe je ne sais quel fracas
de souvenirs pour nourrir mes béances.
Perle Vallens

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Te coucher nu

je pourrais contourner les principes de ta timidité
avec mes jambes
je pourrais te contaminer la moelle d’endorphines
dégeler ces terrains vierges qui s’enterrent sans épitaphes
je pourrais te retourner la peau par le biais d’un seul baiser
ce précipice arrosé de mon essence pour prendre feu
(tout brûle même le pyromane)
je pourrais vaincre tes états-dames qui brouillent mes pistes
ouvrir tes frontières sans sauf-conduit
tes langueurs tendres
je pourrais te bombarder le corps
ramasser des morceaux de toi émiettés
jusqu’aux orifices non officiels
(façon naissance de tes mondes)
je pourrais vidanger tes noirceurs à l’ombre
de mes territoires faméliques
je pourrais te coucher – nu – sur le papier
sans trahir le texte
Perle Vallens

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A perte de vue (photofictions #9)

– Tu ne te souviens vraiment pas ? Moi, je revois très bien la façade.
Elle a froncé les sourcils, elle ne se rappelle pas. Je visualise très clairement le bloc de béton perclus de froid, d’air vif maritime, ce grand ensemble rectangulaire, uniforme piqué de fenêtres. Avec vue sur la mer, disait le prospectus. Larges baies vitrées et pourquoi pas terrasse sur le toit, tant qu’on y est ?
Elle dévie son regard sur les dunes. C’est un regard fait d’errances dans lequel passe parfois un éclat vif, une zébrure : un souvenir. Un coup de vent fait plisser la paupière. Une ombre se glisse sur le cou, la vague bleue de l’artère pulse, régulière. Au coin de la bouche, un résidu mousseux. La voix, toujours monocorde, ainsi que le doigt, désignent ensemble l’horizon.
– Regarde comme c’est grand.
La plage s’étend à perte de vue, plantée de piquets de bois et de plantes vivaces, de ces végétaux tenaces, qu’éprouvent le sable et l’air marin. Des herbes sauvages, joncs des dunes, roseau des sables, tous vacillants, semblant frêles, se couchent sur les brisures poussiéreuses, cette couleur gris sale. Leur fragilité trompeuse contredite par leur résistance au sel. On dirait elle. Cheveux blanchis précocement, yeux hagards, comme perdus dans un espace-temps qui n’est pas le mien. Elle est là, pleinement, et l’instant d’après, elle a disparu on ne sait où.
– Je suis déjà venue ici
Elle a murmuré en se retournant vers la bâtisse. Le vieil hôpital abandonné qui, dit-on, doit être rénové. Pour en faire quoi ? Un établissement de cure ? Une clinique de soin pour personnes fortunées ? Personne ici ne sait.
– J’avais vingt ans.
Elle fronde à nouveau les sourcils.
– J’en avais cinq.
Ce qui invisibilise le handicap, ce qui estompe les carences, les pertes de mémoire, les troubles du langage, c’est l’apparente jeunesse. Elle n’a pas la maladie de son âge. Quand elle consulte pour dégénérescence, comment expliquer les choses ?
Je n’ai qu’une question : cet hôpital soignera-t-il la maladie d’Alzheimer ?

Perle Vallens

2010-16 #Ensemble #Eté #villégiature #santé #littoral #vestige #Marquenterre

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Ceux qui m’aiment aux Editions Tarmac

Aujourd’hui 18 novembre paraît Ceux qui m’aiment, mon premier recueil aux éditions Tarmac. Prose poétique sur le thème des amants évoqués avec sarcasme et tendresse à la fois, dont quelques extraits ont été publiés sur la revue Lichen et sur la revue Labyrinthe[s. Ici, récap de ceux qui aiment ceux qui m’aiment, en revue ou sur les réseaux.
Il est disponible sur le site de l’éditeur ou auprès de votre libraire.

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Ciel d’argile

sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité
sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë
flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour
d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé
rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence
rien ne menace la contention du ciel en suspens
Perle Vallens