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Des extraits de Ceux qui m’aiment dans Labyrinthe[s

La revue Labyrinthe[s #2 vient de paraître avec des extraits de Ceux qui m’aiment, recueil à paraître tout bientôt aux éditionsTarmac (et déjà en pré-commande). Elle présente également quelques photographies ainsi qu’un vidéo-poème, cut-up/collage sur photo.
NB La revue Labyrinthe[s est disponible sur la boutique du site.

photo couleur·poésie

Retour de feu

Le feu s’allume, le feu s’éteint.

D’un tison apaisé, la suie remplace
la braise dans l’air noir
et les cendres au souffle d’hier

A la prime brûlure suit
la brume consumée
et la fuite des flammes

Au ressac rougi
à la langue flambée
l’épine crépite au bout des doigts

Le feu s’en va, le feu revient.
Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·Erotisme·prose

L’homme au pantalon (photofictions #6)

Homme. La quarantaine citadine. Homme tronc mais mouvant. Homme avançant vers moi. 
Cadré sur la taille, entre le bas du torse et le haut des cuisses (on ne voit pas le visage). La chemise, le pantalon, la ceinture qui enserre, sa boucle métallique (imaginer le cliquetis lorsqu’elle se défait). La main peut-être. Elle tient une sacoche ou elle se balance le long du corps. La main vide, vierge de sa chair. La main qu’elle imagine sur sa peau, dans ses cheveux. Cadré plus serré à la quatrième prise de vue. Resserrée sur l’entrejambe.  Plus flou alors. Ce flottement sur l’étoffe. Ce qui se dissimule dans le tissu, juste dessous.

Ce tissu que je pourrais effleurer. Que j’imagine toucher. Juste la paume, juste un doigt. J’imagine mais je ne touche pas. J’imagine ce que je pourrais dire à cet homme. Et cet autre. J’imagine mais je ne parle pas.
C’est seulement le regard. Et l’obturateur. L’œil au niveau de la braguette. L’œil frôle, dessine les contours. Il capture, emprisonne, numérise. L’objet de convoitise, dérobé. A la sauvette. 

C’est dans les plis du pantalon. 
C’est dans le geste de la main, dans le mouvement de la marche. C’est dans l’approche. 
Celle de l’homme et celle du fantasme. Progressif. Obsessionnel. 
Le flouté de l’intention à mesure que l’homme s’avance. Comme si non assumée, comme si cette petite culpabilité. Cette délicieuse culpabilité. 

Je suis collectionneuse. Je suis une petite voleuse. Probablement lubrique. 
J’accumule ces séries photographiques. C’est pur fétichisme de ma part. Personne n’en a jamais rien su. Je garde pour moi ce petit travers, cette vague perversion.

Inspiré par les séries d’Annette Messager « Le jeune homme à la sacoche », « L’homme au pull rayé », « L’homme de 45 ans », « L’homme aux manches retroussées » :

Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2022 (5 par 5, 4)

17 octobre
Fiction classée X dans laquelle 
on bascule par principe
de réalité
On crochète du concret
comme la peau sous les ongles
trop nombreux fantasmes et tabous déficitaires
Les interdits s’extirpent à la force du goût 
on les déglutit on les régurgite 
on se dit pas assez salé
on passe à autre chose
PV

18 octobre
tu prends cette pensée qui t’érafle
qui te griffe
à laquelle pourtant tu te frottes
ce raclement tant de fois entendu
tant de cicatrices laissées
tu te laisse traverser par cette idée
impossible à arrêter
impuissant à stopper le leitmotiv
comme refrain d’une chanson sans fin
qui résonne jusque dans les recoins silencieux
de ton cerveau
PV

19 octobre
Elle défait sa queue de cheval et brosse ses cheveux, longuement. Elle les brosse sur toute la longueur. Jusqu’aux pointes qui s’effilent. Elles démêlent les rebelles. Les indisciplinés. Les évanescents. Les durs à cuire. Elle se demandent s’il y a dans la nature des cheveux comme dans la nature humaine, une part de bien et de mal. Des dociles et des révoltés. Des doux et des irascibles. Quel est le caractère d’un seul de ses cheveux, quel est celui de l’ensemble de sa chevelure ? La partie pour le tout ou bout des dents synthétiques de sa brosse, leur morsure du cuir chevelu et le cri immobile de son crâne.
PV

20 octobre
Nulle autre perspective pour le corps que
sa propre exactitude et sa progression 
souvent désinvolte devant sa propre érosion 

Le corps n’ignore pas les signes incertains
il les snobbe par habitude
tout est dans l’esbrouffe
cabotinage et compagnie

Le corps bluffe
(il est très doué à ce jeu-là)
toute affliction s’occulte
toute cicatrice s’efface
toute trace de détresse se passe
de commentaire
PV

21 octobre
Il renifle. Il flaire comme un chien. Vilain chien qui fouine, fouille sous la jupe. Chien qui fait le beau, bien campé sur ses pattes arrières. Queue dressée. Babines salivantes. Crocs retroussés. Vilain chien me prendra pour os à ronger, me mordra, me laissera pour morte. Vilain chien n’aboie pas pourtant, jappe de joie. Lèche ma main. Et comme dans la comptine, lève la queue et puis s’en va.
PV

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie

Parce que

tu cherches un trou pour t’y glisser
t’y enfoncer t’y enfermer
tu pourrais renaître dans les entrailles
tu serais ce fœtus que tu ne te rappelles pas
animal caché au ventre-même du monde

parce que la terre sait te protéger
la terre sait la quiétude humide et chaude
qu’elle sait taire les secrets trop froids
parce qu’elle dissimule un chemin inaccessible
que seuls les innocents connaissent

tu voudrais devenir inaudible inodore
que personne ne puisse te flairer dans l’ombre
tu voudrais t’emparer de la nuit toute entière
t’en vêtir comme d’une tenture protectrice
t’en couvrir devenir invisible aux yeux des vivants

parce que les morts t’écoutent qu’ils te regardent
parce qu’ils t’attendent
parce qu’il y a quelque part une consolation possible
dans la disparition

tu voudrais flotter loin ailleurs dans l’espace
parce que les étoiles ressemblent à des vies brèves
parce qu’elles aussi finissent par s’éteindre
Perle Vallens

photo n&b·poésie

Tapis de morts promises

mon cerveau est une zone désertée
une friche urbex en décomposition
dérive cortex mon néant acceptable
dévidé de ses fils défait de ses liens
écrasement facial sous la pression vaine
d’expressions vénales
sous l’établissement d’une classe dirigeante
dit de mauvais combat je suis mon propre arc
et ma flèche
je tire sur cibles vivantes je bois
le lait du mauvais sein insuffisant à nourrir
la poitrine gorgée d’un jus noir
de déjections de crachats ravalés je sens
ce renflement dans ma trachée encombrée
des mêmes mots jetés à la gorge
mes poumons mille fois empoisonnés des mêmes miasmes
des déchets laissés en gage dans nos bouches closes
somme toute mouches à merde nos déchéances
se ramassent à la pelle se poussent du pied sous le tapis
les feuilles de nos morts promises
Perle Vallens

Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2022 (5 par 5, 3)

12 octobre
Don’t you forget about me 
Vieille chanson vintage
défile sur mon smartphone
pour faire rimer Instagram
avec mélancolie
Dans forget il y a get
Il y a get laid et get in touch
Il y a aussi get rid of
Guess what I prefer
Sûrement pas que tu m’oublies
que tu me passes aux oubliettes de ta vie
Je suis un esprit simple mais pas simpliste
parfois juste un peu autiste dans mes addictions
je me répète en boucle
Don’t you forget about me
PV

13 octobre
c’est très gentil à toi merci vraiment gentil je te remercie encore tu es très gentil merci-merci-merci je ne te remercierais jamais assez tu es la gentillesse incarnée gentillesse personnifiée jamais croisé quelqu’un d’aussi gentil thanks a lot my dearest friend so kind of you t’ai-je déjà dit à quel point je te trouvais gentil vraiment trop gentil A-DO-RABLE
PV

14 octobre
Muscle lâche.      D’un coup sec.
Sa reliure défilée.      S’offre définitive.
Le long de l’ossature.       S’effiloche.
Les chairs s’en détachent.      Déchirées.
Roule et pousse l’os.    Comme caillou.
A vide.
PV

15 octobre
Les tatous ne vivent pas dans les grandes villes. Il arrive qu’ils s’y égarent mais ils préféreraient être ailleurs.
Ils ne prennent pas le métro. Ils ne portent pas des sneakers en cuir souple et à coussin d’air placé au niveau du talon. Ils ne jouent pas au basket-ball. Jouent-ils ?

Ils ne boivent pas de sodas, ne mangent pas des sandwiches chauds et gras dans des fast-foods. Ils ne s’alcoolisent pas, ne se droguent pas, ne crachent pas leur tripes au sol. Ils ne sont pas en manque et ne se cachent pas pour suer leur misère. Ils se cachent pour échapper aux prédateurs.

Ils ne dorment pas la nuit dans des chambres d’hôtel miteux. Ils ne se réveillent pas dans une marre de vomi. Ils ne zonent pas dans des ruelles mal éclairées. Ils n’abusent pas de lames coupantes sur leurs congénères. Ils se méfient de tout et poussent des cris stridents à notre approche.
Les tatous ne vivent pas dans les grandes villes.
PV

16 octobre
volaille ou valetaille
qui nous prend pour des perdreaux de l’année
coqs de basse-cour de basse extraction
d’exaction de vilenie mieux vaut
revendiquer sa cruauté
que de s’en cacher
PV

atelier Tiers Livre·écriture·photo n&b·poésie·prose

5 fois 3 points (photofictions #6)

1. rond-point. morne plaine citadine. tourne toujours dans le même sens. une passe un sens de rotation. se tisse l’intention de bifurquer mais où. ici n’est pas sortie mais renfoncement. une impasse donc.un buisson hirsute où tressaille une fourrure. ne sais si oreilles ou museau, ne sais si œil sous le poil dense. tous membres bruissent et disparaissent. reste l’empreinte floue et brune d’une fuite. la forme détallée d’un sourire.

2. crispation passagère. le cadrage triangule incertain. arrière-plan de l’enseigne. effet de clignement. Surbrillance. son néon sonne comme une promesse. un sacerdoce. vaut bien des sacrifices. plan américain du personnage. ne joue pas la comédie. cabas plein à ras-bord porté à bout de bras. front strié de rides. bouche tordue dans un râle qu’on n’entend pas. à hauteur de regard brûle la douleur. le poids du monde ou de la peine plus que celui des courses. passage bref. piétonnier. (se) laisser traverser. ça finira bien par passer.

3. l’œil détoure ce que l’appareil perce. met à jour. même la nuit. sillon des réverbères. leur voie de passage. à niveaux plus bas que terre. moins tribu que troupe. trois hommes s’ombrent. dans le jus noir pressé d’en découdre. on ne s’attarde. on trace. on terrasse nos peurs. quand même le pas s’accélère. le temps de rentrer. rien en transparence. rien ne se voit mieux que leurs regards noirs. même dans la nuit.

4. cloche-pied. quatre heures six sous. sortie d’école. à vif hors champs ça pétille. ça crie. ça rit. ça ne s’entendra pas sur la photo. seulement le mouvement. le bond au ciel. les sautillements aller-retour. la chaussure sans lacet. à velcro qu’on scratche pour l’attacher. ça non plus ne s’entendra pas. ni le son de la craie passée du tableau noir au trottoir. ce raccord de la main gauche. Elle se redessine une terre (si seulement). le ciel est accessible facilement. j’actionne la fonction rafale. le jeu de la marelle reprend. tu préfères 1-2-3-soleil ?


5. à sec. presque. se pencher au-dessus. le parapet s’écaille. se fendille. à faire peur. précisément sous tes pieds. tu te dis que tu pourrais tomber. pourtant tu te penches. c’est un jeu. peut-être stupide. l’orteil se cramponne. membres sans tremblement. sinon intérieur. muscles bandés à l’extrême. par où se tenir sinon au vide. de dos tu sembles un arbre. encore stable encore ancré. de dos l’inquiétude ne se voit pas. ni la tentation grande de glisser. ni ce besoin de tomber. non de dos seule la volonté tenace. seule la solidité se voit.
Perle Vallens

photo n&b·poésie

Effet miroir

je ne veux pas ne peux pas dire à celle
qui vit hors de moi ce que celle
qui vit à l’intérieur veut au fond
Il y a une impossibilité de discours et de compréhension
entre les deux
à croire qu’elles ne parlent pas la même langue
paroles non conciliables qui ne peuvent
réconcilier
j’y travaille pourtant
à jouer les médiateurs
les traducteurs je tente le tout pour le tout
en mélangeant les mots
je les brasse comme on rebat les cartes
(je compte un peu sur le hasard)
parfois deux formes verbales coïncident
j’aime et j’aimerai
les deux voix s’accordent aussi bien sur d’autres
conjugaisons une façon de déjouer
de ne pas justifier ses choix
(toujours préférer le présent)
dire que le conditionnel est incompris c’est
entre nous
clairement avouer le manque
Perle Vallens