atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

Matin

Le bruit monte de la terre humide de rosée. Elle se creuse de racines et murmure dans le remuement des lombrics. Le bruit de la terre crève les parois vitrées de la chambre et les pensées aussi deviennent bruyantes, extraites de la gangue du rêve.

La lumière coule le long des vitres. Elle finit par y entrer, trois rayons ont transpercé et inondent d’un coup la pièce. Ils claquent contre les murs, les déshabillent, les lavent de leurs ombres, les laissent nus et baignés d’un blanc lumineux.

La chaleur pénètre alors, l’atmosphère s’adoucit, nimbe les corps d’un flottement tiède. Elle fait des bulles en surface et ça sonne -explose pop : une caresse. La chaleur déplie les couches de l’épiderme, pleins et déliés qui s’étalent en cercles concentriques. La douceur parle à la peau en chuchotant.

Ce qui s’invite par la fenêtre modifie la teinte de nos visages, éclaire le regard qu’on pose sur les choses. Elles aussi sont rajeunies par la clarté matinale.
Chaque être est atteint par le plein jour, illuminé, transfiguré.

Perle Vallens

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Une main, vidéo-poème

Sur la base d’une consigne de Laura Vazquez, voici un nouveau vidéo-poème : Une main.

La main
est un souffle

vibrant
sur la paroi
usée
d’une peau

elle cherche
un creux
une porosité
où s’enfouir
loin
sous l’os
cimenté

elle cherche
une lumière
un bruit blanc
un refuge
où se joindre

la main ouvre
un espace

plus vaste
de plusieurs vies
non vécues

la main
est une bouche
muette
pour murmurer
plus qu’un seul nom

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·photo couleur·poésie

Main

Rêche ridée
grevée de taches
comme grêlée
boursouflée
la peau plisse sur le dessus
de la main
parcheminée
on pourrait lire l’âge
et l’histoire
dans les sillons
celle d’une terre
retournée
à mains nues
on pourrait compter 
les années de labeur 
dans ses doigts 
gourds
tordus grinçants
aux ongles noircis
ayant crocheté
tout l’été par habitude 
phalanges
jouant des coudes
pour déjouer 
la vieillesse 
qui déjà 
et depuis longtemps 
s’incruste 
jusqu’au préhenseur
qui peine à prendre 
ses désirs 
pour des réalités 
non consumées
d’arthrose 
jusqu’à l’auriculaire 
menacé 
de surdité 
la main craque 
de tous ses os

Perle Vallens

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Sur le béton

Là, il y la graine tombée sur le béton
la graine est quelque chose de vivant sur le béton mort
Quelque chose de frêle trouve son chemin, s’ancre, s’implante
Quelque chose cherche sa nourriture dans le béton, creuse profond, s’épuise
Quelque chose a des racines qui se sont glissées dessous
Là, a trouvé une couche sous une couche sous une couche
loin sous le béton mort pour trouver substrat de vie
loin sous le béton mort toute une étendue de terre cachée
et loin au-dessus, le ciel, le soleil, de quoi pousser
Là, a jailli d’un seul coup sur la nappe de béton
Là, le gris est devenu vert

Perle Vallens

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comment nommer

Comment nommer ce qui ne se nomme pas ?

Je souffle sur une lettre pour en faire naître une autre, pour attraper un son qui dise, un signe qui parle

Je dis : exprime-toi
Je demande au ciel
sa couleur
celle du temps ne se prononce pas
elle se dilue dans le cri
de la pluie
la couleur des visages
disparaît

Je dis : exprime-toi
Je demande au vent
son tissage
c’est un secret qu’il ne partage pas
avec moi
c’est un secret pour les arbres
et les plantes
un secret souterrain tracé
dans les graines

Ils se foutent bien du nom qu’on leur donne
Ils préféreraient rester anonymes
et intacts

Je dis : exprimez-vous
mais ils se taisent
ils se confient aux oiseaux
leurs nids de sépulture
sans épitaphe
les forêts parlent
d’une seule voix végétale
minérale
animale
j’appartiens

Je m’adresse à la forêt
Je dis : exprime-moi
dresse un portrait de fumure
de litière
dessinée au fusain d’incendie
la brûlure
du pin je renais
de ses aiguilles
je suis ici
sans nom

Perle Vallens

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Disparition progressive

Dans le bois de Vincennes, on frotte nos semelles dans les feuilles mortes comme quand on était gamin, comme quand on avait cette insouciance douce, ce cœur léger. C’est bien trop tôt pour ces jeux d’automne, on est début août et les arbres perdent déjà leurs feuilles. Elles jaunissent, virent au brun et tombent dans l’air étouffant d’une pseudo canicule. Je cherche dans mes souvenirs les promenades d’été, le visage et le corps liquéfiés dans l’envahissement solaire. La sueur n’est pas rosée et je me demande comment transpirent les arbres quand il fait si chaud. 

Je sais qu’ils dépérissent à cause des sécheresses répétées. Leur mortalité s’est accrue de 80% en dix ans. Dans certains massifs des centaines d’individus sèchent sur pied. Ils sont secs comme des vieillards. Rabougris et ternes. Ils souffrent de températures élevées, comme nourrisson malnutri. Ils souffrent d’une maladie incurable. Comme un cancer. J’aimerais pouvoir dire qu’ils végètent. 

Ils se dessèchent et s’affaiblissent. Ils penchent, se déracinent, ils tombent et gisent à terre après les tempêtes. Ils brûlent aussi. Plusieurs millions d’hectares de forêt dans le monde partent en fumée chaque année. La suie recouvre les survivants, souvent décapités. Comme jadis les condamnés, à la hache. Les autres, les morts sont abattus, tronçonnés, remplacés parfois par de plus jeunes, moins résistants que leurs aînés.

Je n’ai pas osé compter ceux éradiqués l’année dernière entre la gare et la zone d’activités, plusieurs dizaines, tous sains, droits comme le i de intact avant que quelqu’un décide de les supprimer. Tous d’âge honorable même si je n’ai pas compté non plus les cernes des troncs sectionnés. Je n’ai pas su combien d’oiseaux, d’insectes, de vers de terre, de micro-organismes ont perdu leur abri et leur compagnon. Je ne sais pas non plus la quantité d’oxygène manquante, non rejetée par ces arbres qui ne sont plus là, ni le volume de dioxyde de carbone qu’ils n’absorberont plus maintenant qu’ils sont morts. Cet air un peu moins respirable, cette atmosphère un peu moins tolérable, comme émanation d’un gaz écocide, relent aigre et nauséabond d’un mépris envers les vivants non humains. Non, je ne sais pas chiffrer la perte.

Perle Vallens