atelier Laura Vazquez·écriture·montage photo·photo n&b·poésie

Basculer

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré
Il y a la voix qui me grimpe aux tempes 
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, accrochés à tes cratères où je glisse
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige 
s’il n’y a pas cet arrêt sur image 
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement 
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer
©Perle Vallens

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Un truc en plus

Au début
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous ses chromosomes choyés, aucun délaissé.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres. A fait ce qu’elle a pu pour grandir. Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.

Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.
©Perle Vallens

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Vie en vigne

Vendanges
Ils sont par grappe, les hommes et leur panier, les femmes et leur sécateur. Ils sont par grappe et coupent et perdent le fil des conversations. Absorbés par la vigne. Des rangs dansent dans leurs pensées, des rangées comme rames de train. Le soleil tape. Casquette vissée. Passer sous silence l’épuisement et le dos cassé. Poursuivre jusqu’à la fin de la journée. A la fin, les mains noires. C’est le grenache, sais-tu, qui colore autant mes journées.

Vinification
Ils ont retroussé leurs manches, ils ont engrangés les vendanges. Ils ont pressé jusqu’à ce que sorte le jus, dru. Eclaboussant rouge vif. Perles sur les mains. Jusqu’aux avant-bras la teinte, pelliculée, peaux de vin en devenir.
La fermentation émet des sons jusque dans mes rêves, des bulles, des micro-explosions. Si dors, pense à la cuve demain.

Pigeage
Déverse, déplisse ses peaux, recouvre son chapeau. C’est le geste de ratisser. Moût en surface, en suspension. Puis la plongée en pluie rougie, pelage frais du raisin, tant de baies dans la béance des cuves. Il faudra de la force pour l’enfoncer dans cette obscuristé creusée. J’y gagne du muscle ce que j’y perds en notion du jour.
©Perle Vallens

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Humeur monstre

Tu suis l’ombre sur le mur.
Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.

Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée.
Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi.
« Je hais les dimanches ».
Lumière meurt de ce poison.

Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées. 
Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.

Tu suis au sol l’absence.
Tu suis jusque sous la semelle de tes baskets, où aucune lumière ne perce.
Tu suis le souffle noirci sous le lit, sans même aucun monstre dessous.
Aucun monstre que toi-même.
©Perle Vallens

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Ornières

Grises traces loin devant
l’asphalte s’avance
flotte devient le ciel
devient le souffle
la route respire pour moi
sans crispation des roues
dans les ornières de vert
se quitte pour ce chemin
de pierre où flaques abondent
où se reflètent les nuages
le passage étroit s’emprunte
à petite vitesse
se tisse de bosquets de garrigue
d’arbres en fuseaux
de bouquets hauts
les branches bruissent
crissent sur les vitres
le frottement sur pare-chocs
je m’enfonce sur le sentier
ombragé par destination
de vagabondage
©Perle Vallens

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Le ciel fait silence

Le ciel de gravats ne parle pas
fait la gueule faut croire
fait la grève
se déglingue sans rien dire
se désagrège tout doucement
sonnerait son propre glas
tombe bas d’épaule sur mon dos
des aigreurs de bile
un ton grave un air morne
aucune récolte à la clé
aucun éclair blanc
aucun cri porté par le vent
dans la voûte haute
aucun orage à déclarer
à ses frontières ni en dehors
calme plat dans ses entrées
triste à pleurer qu’il ne pleure pas

Le ciel a choisi la saison muette
a rangé ses miettes sous la nappe
a balayé devant sa porte
a traversé sans regarder
sans m’adresser la parole
aucune prière n’a été prononcée
à l’heure des promesses
aucun petit profit
aucun premier baiser
aucune prison ouverte
il garde toutes ses fenêtres
fermées son noir de grimace
tout ce gris d’avance la poussière
parsemée sur ma tête brûlée
rien ne passe d’encre de fuite
entre mes bras ma faute se lit
dans le plus sombre des lits
de rivière morte

Toi tu le sais,
le ciel fait silence
©Perle Vallens

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Le chemin

Je vais dans la vie d’un pas fracturé, d’un pied bot, la jambe boiteuse de ne savoir où se poser.
Je croise des âmes blessées, des lambeaux de vent qui me percutent de leurs mouvements trop amples, de leurs gestes arrachés à la terre.
Avec mon corps crashé par tant de collisions je continue de marcher.
Nous continuons tous d’avancer sur le chemin.
Tous en apnée devant et derrière ce qui nous sert de boussole.
Nous allons à l’aveugle, nos yeux bridés de solitaires, nos yeux couturés d’erreurs d’aiguillage, de coups de ciseaux si anciens qu’ils ont rouillés, nos yeux de fer rongé par le temps.
Nous avons tous des mains trop grandes d’ogres faméliques, nos dents déchaussées dansant seules dans nos bouches.
Nous ouvrons encore nos gueules vides, bêtes affamées en quête d’un loup, d’une meute. C’est à qui trouvera la couverture chaude de l’humanité pour s’en couvrir. A qui les draps propres de l’amour pour se vautrer.
Il se dit qu’à défaut d’un agneau, nous pourrions nous nourrir de rivières, nous pourrions nous vêtir de forêts.
Et parsemer de nos os les routes pour montrer la voie empruntée à l’avenir, celle à suivre des yeux avant de la nommer.
Nous poursuivons tous, c’est le parcours imposé de l’escape game jusqu’à son terme (joueur ne joue pas encore), jusqu’à dernier souffle, la respiration courte de l’oiseau.
©Perle Vallens

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Air-air

L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile.
L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit.
L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes.
L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau. L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.
©Perle Vallens

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Nous

Nous, personne ne sait d’où nous venons, ni où nous allons.
Nous marchons le dos creux comme arbre mort.
Eux disent que nous sommes déjà morts. Peut-être n’ont-ils pas tort. Peut-être ne sommes-nous qu’un peu en avance sur l’horaire. Peut-être avançons-nous vers une certitude dont nous sommes déjà marqués. Mais l’horizon semble toujours reculer plus loin.

Ils disent que nous sommes des fantômes, que nous flottons entre deux os, que nos squelettes ont été reconstitués il y a longtemps, que nous sommes de bric et de broc, bringuebalant, branlant de tous nos membres absents, oscillant de nos crânes vides.
Nous avons les mains vides et les bras inertes. Nous avons des têtes que nous portons sans peine. Nous avons des corps engagés dans l’action, des corps rompus à toutes les occupations, des corps qui se souviennent et qui devinent à l’aveugle, la conquête de l’avenir.

Ils disent que nous n’existons pas. Pas vraiment. Que nous hantons les lieux parcourus jadis. Ils prétendent que nous sifflons comme on expire, que nous soufflons une haleine métallique qui ferait cliqueter nos dents.

Nous ne sommes pas des croix parmi d’autres.
Nous ne comptons pas pour rien.
Nous savons très bien qui nous sommes, où nous demeurons, ce pour quoi nous sommes encore là.

Ils pensent que nous revenons de loin.
Alors que nous avons toujours été là.
Nous sommes tremblement et percussion. Nous ne sommes pas les invisibles, les intouchés, les indésirables que l’on veut faire croire.
Ni spectres ni monstres, nous sommes seulement histoires et souvenirs. Nous sommes transcendance.
Nous réfutons notre inutilité.
Nous révisons nos leçons et protégeons nos arrières.
Nous percutons de plein fouet notre devenir.
Nous affolons le vent.
©Perle Vallens