Merci à Benjamin/Captive éditions pour cette nouvelle sélection dans la revue Miroir qui inclut un poème écrit sur consigne d’écriture de Laura Vazquez.


Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…
Merci à Benjamin/Captive éditions pour cette nouvelle sélection dans la revue Miroir qui inclut un poème écrit sur consigne d’écriture de Laura Vazquez.



Tous les soirs, il la regarde se coiffer. Elle se laisse regarder. C’est comme s’il la touchait. Elle se laisse tomber dans son regard, sans filet. Elle effiloche son visage et lui laisse une ficelle pour qu’il puisse la suivre dans son sommeil.
Tous les soirs, elle se déshabille devant lui en espérant que quelque chose se passe. Qu’un mot soit lancé. A la volée, le rattraper, le garder au chaud, effacer les silences. Mais elle disparaît dans les non-dits. Sa nudité n’offre rien de plus que sa nudité.
Tous les soirs elle espère. Elle essaie de susciter mais ne sait pas bien comment s’y prendre. Elle a l’impression de s’estomper au bout de ses yeux. Elle espère être là le lendemain, elle espère qu’il la voit toujours. Au moins ça.
Tous les soirs, elle a peur. Elle a peur du noir qui embue la chambre. Elle a peur que le monstre sous le lit se réveille avant elle, avant lui. Elle a peur qu’il la surprenne dans ses rêves. Elle se demande si lui ou le monstre, ce n’est pas la même chose.
Tous les soirs, elle a peur de ne pas se réveiller.
Perle Vallens
Merci à Benjamin Milazzo d’avoir sélectionné ce texte pour la revue Miroir issue des ateliers d’écriture proposés par Laura Vazquez. Il s’agissait de ce chemin au Quinson puisque j’étais en résidence lors de la promenade qui a fait naître le texte.



Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.
Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.
Perle Vallens
(écrit avec les ateliers d’écriture de Laura Vazquez durant la résidence d’écriture au Quinson, à Francillon sur Roubion dans la Drôme)

La plante du bout de la rue, personne ne la nomme, personne ne la voit. Elle s’ignore et paisible, inoffensive, pousse là, presque invisible, au bout de la rue.
La plante du bout de la rue respire. Elle respire bas un air à ras de terre. Elle absorbe de l’oxygène comme moi, le même, la même atmosphère de saison, les mêmes relents, les mêmes crachats de pollution. Qu’importe, elle respire.
La plante du bout de la rue se nourrit de ce qu’elle trouve, boit l’eau de pluie qui ruisselle sur elle, mange de toutes ses racines plongées quelque part dans la terre, dans l’anfractuosité entre le mur et le trottoir, cette trouée dans laquelle elle a fait son nid. C’est là qu’elle habite. C’est là qu’elle dort la nuit. C’est depuis cet endroit bétonné, crépi qu’elle se nourrit de peu, de rien mais qui la fait vivre.
La plante du bout de la rue se vêt et se dévêt à mesure des saisons, renforce ses feuilles, carène sa tige, protège ses téguments. Elle maintient sa température corporelle, frissonne et transpire comme moi quand l’ai trop froid ou trop chaud. Elle se ménage des accalmies au milieu des tempêtes et évite les mains qui arrachent, se fait moindre, menue, minuscule pour conserver son invisibilité salutaire.
Je ne sais pas avec quelle autre plante celle du bout de la rue peut échanger. Toutes les autres sont tellement éloignées. Avec quel arbre dont les branches lui offrent un abri ombragé, avec quel animal qui pose sa truffe pour la renifler, avec quel autre qui viendra la butiner ?
Bientôt, la plante du bout de la rue essaimera et s’éparpillera. Il sera temps. Elle comptera sur le vent pour se disperser. Sa descendance se replantera plus loin, avec un peu de chance dans un pré voisin, un verger, un espace vierge, non aspergé de pesticides. Et ce sera renouvellement après renouvellement de la plante, ailleurs qu’au bout de la rue.
Perle Vallens

Une façon de marcher
est de ne pas se soucier de la destination
une façon de marcher sans hésiter sans faire demi tour se laisser flotter
une façon de marcher, juste suivre un signe dans l’air une indication qui frôle
marcher en interprète pour traduire la respiration des arbres
là où se relèvent les plantes
aux branches juchées au-dessus du regard
une façon c’est : se laisser caresser les jambes
ou griffer (un genre de caresse)
la ronce murmure quelque chose
sur la peau et dessous
la main passe
des bribes et des feux vivaces au fond des pupilles
s’allument graminées s’égrènent semaisons plein les chemins
une poussée qui nous dit boire le ciel
parfaitement alignés pieds décantent hissés sentiers
une butte ou déprisonnés-libres la course
pas un seul pas ne s’éprend s’étire évide devenu enjambée
et pris un à un enfoncés dans des fleuves verts
souffle sur la boue s’échappe un filet de vrai
auquel j’avale
Perle Vallens

L’épuisement est une opacité. C’est une grisaille qui pèse, une brume qui blanchit, qui ensorcelle jusqu’à disparition. Cest un voile tombé sur tout le corps. Je me sens anesthésiée. Ça commence comme une lourdeur sur les épaules, qui monte dans les cervicales jusqu’au cerveau. Là, l’épuisement creuse jusqu’aux yeux qui peinent à rester ouverts. Les cils battent pour s’envoler mais quelque chose les retient, les accroche, les pousse dans la verticale, appuie dessus et sur les paupières pour les fermer. Je force, je bats des ailes, je m’oblige au mouvement, je grimace, j’active tous les muscles du visage pour me maintenir en suspension au-dessus de la chape. C’est une résistance, c’est un combat entre moi er la grande fatigue qui étend son ombre.
Perle Vallens

C’est quoi l’homme ?
une verticalité bipède avec un cerveau surdimensionné (paraît-il)
Oui mais c’est quoi l’humain ?
Pétri de bonnes intentions – ou pavé, comme l’enfer – pourrait faire le bien, s’entête au mal
A savoir : l’humain confine au dieu par excès de confiance en soi
Et c’est quoi l’animal ?
Quadrupédie poilue peut-être □
ou peau lisse qui avance sur son ventre □
ou bête à bec plumeté qui se prend pour un avion □ (cocher la case)
Oui mais c’est quoi bestial ?
qui se comporte comme, et puis non, plutôt comme, enfin cruel, quoi !
En vrai, du genre à déchiqueter avec crocs et griffes que l’humain possède en nombre suffisant, contrairement à plein d’espèces animales.
C’est quoi brutal ?
La brute est à l’humain l’épaisseur de sa main et de son esprit
C’est quoi vil ?
A ne pas confondre avec cité (le citadin pouvant toutefois être vilain)
situé bien bas dans la hiérarchie, ou au contraire trop haut (comme on dirait péter plus haut que son cul)
C’est quoi bête ?
Se dit d’un homme moins intelligent qu’un animal (et dieu sait s’il y en a)
en tout cas plus âne qu’âne (mon frère âne, vois-tu venir Stevenson?)
S’il faut rendre justice, l’âne pas si bête juste têtu mais moins buté moins obtus que certaines bêtes d’hommes
Perle Vallens

La foule se masse toujours dans la même direction, elle préfère se masser que s’espacer
La foule est parfois si compacte qu’elle ne laisse pas passer la lumière
La foule se fixe des rendez-vous et personne ne manque à l’appel
Aux avant-postes de la foule il y a une mini foule
On ne choisit pas la foule, c’est elle qui nous choisit
Le règne de la foule est dans la grande foulée, tous d’un même pas
La foule a des gestes désordonnés
La foule défile sans bruit (mais tout le monde sait que c’est faux)
Sans boussole la foule perd toujours le nord
mais y trouve une certaine gloire
Le nord oriente le mieux ce paysage froid qui fait défaut
Le nord est une voix lointaine que la foule écoute pour s’orienter
Emporté par la foule qui s’élance, le nord s’apparente à une danse
Le nord est une clé
Le nord est un souvenir
Le nord est une illusion
Sur la carte, le nord désigne l’inatteignable qui est souvent l’inattendu
Ce que la foule n’atteint pas, elle le rêve
Car la foule dort d’un même, d’un seul oeil
De l’autre, elle regarde le nord
Dans l’œil de la foule le nord est déficitaire
L’ennui est la distance qui sépare l’attente du nord de celle du futur
L’ennui est le principal agent d’érosion de la foule qui attend quelque chose du nord sans savoir quoi précisément
Le nord est l’obsession, vous ne le saviez pas ?
Perle Vallens

Ils vomissent des mots crus et noirs venus avant l’aube
à défaut de leur creuser une tombe
Ils vomissent des images vertes de rage arrachées à leur ventre
à défaut de fouiller dans le sang de leurs veines
Ils vomissent des pensées sans nom des idées blêmes et molles
à défaut de les rougir de leur honte
Ils vomissent les fleurs sans fards de leurs peurs cueillies le matin même
à défaut d’herbes fraîches du courage
qui refusent de pousser sous leurs pas
Ils finiront bien par vomir le cœur nécessaire
pour guider leurs pas sur les bonnes routes
où ils vont claudiquant
ce caillou dans la chaussure
qui les fera vomir aussi et ce sera
comme perdre un orteil
comme pourrir de l’intérieur
comme parler sabir inconnu d’eux-mêmes
Ce sera métamorphose
ce sera monstruosité sur figure humaine
l’œil vomi au milieu du visage comme vue unique
cyclopéenne du monde
Perle Vallens