
Dans ce nouveau numéro de Miroir, il est question d’yeux. Benjamin Milazzo qui sélectionne les textes et met en page la revue en ligne issue des ateliers d’écriture proposés par Laura Vazquez, a choisi, entre autres, ce texte :


Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…

Dans ce nouveau numéro de Miroir, il est question d’yeux. Benjamin Milazzo qui sélectionne les textes et met en page la revue en ligne issue des ateliers d’écriture proposés par Laura Vazquez, a choisi, entre autres, ce texte :



dans la nuit, rien, le calme, la quiétude
et puis d’un coup le rouge envahit tout
dans le blanc de l’œil se tend et repeint les murs
couleur sang
une fulgurance
la mâchoire de fer d’un animal s’est refermé sur moi
ses dents ne se comptent pas elles son des dizaines elles sont indénombrables
elles sont mobiles et se déplacent sans que je sache où à l’avance
elles s’assemblent en un point précis pour mieux mordre
plus en profondeur
elles ne veulent pas lâcher ma chair ce qu’elles veulent : la déchiqueter
elles sont affamées
elles en veulent à mes muscles
comme quelque chose de lent et d’incisif à la fois
qui se tortille et me tord dans l’indéfini
quelque chose qui me triture
m’emprisonne entre quelques millimètre de parties molles
depuis la cage s’élève en ondes en ailes froissées
irradiation d’un oiseau malade qui progresse par à-coups
ses secousses résonne de sa déraison
quelque chose me contraint plaquée à terre
et me ceinture de son emprise de sa brûlure
ce qui flotte n’est rien d’autre qu’un feu qui me ronge
un feu déjà vu qui revient à la charge
Perle Vallens

Le nom est paru hier dans la revue Miroir, qui regroupe chaque mois quelques textes écrits durant les ateliers d’écriture animés par Laura Vazquez. Merci à Benjamin Milazzo !

Rappelle toi, tu étais là toi aussi
tes yeux étaient là, ils ont vu
ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable
tes yeux n’ont rien dit de l’effroi
ils sont restés silencieux
Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
la pluie du déni les a lavés
chacun des deux yeux visibles
et de tous les autres yeux
de ceux qu’on a à même la peau
ou sur le bout de la langue
chacun a chassé l’image passée sous silence
le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
nos yeux à tous restés intouchables
Toi et moi tirons au sort nos regards
captifs des illusions
quelque chose chante dans le nerf optique
quelque chose qui berce
que fait germer la lumière
et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux
et c’est une clarification soudaine
chaque situation nouvelle
couchée dans le regard jusqu’à l’éveil
jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière
Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?
Perle Vallens

Elle scrutait depuis de longues minutes, en embuscade derrière le buisson, patiente, attentive. Aux aguets, attendant que quelque chose se produise, que quelque chose apparaisse qu’elle croyait entendre tout en ce demandant ce qui pouvait bien se mouvoir dans le feuillage, ce qui allait, peut-être, apparaître.
L’odeur le précédant, musquée, puante presque, il fut devant elle. Ce n’était somme toute qu’un amas de poil, dont on ne voyait ni museau ni yeux, comme font les hérissons lorsque par crainte ils se mettent en boule, mais sans les piquants. Elle s’attendait au surgissement, elle l’espérait mais ne put empêcher un geste de recul brusque qui la fit tomber sur ses fesses.
L’animal exhalait une telle odeur qu’elle dut se boucher le nez. Sa présence la fit frissonner, ses tempes se mirent à bourdonner. Elle fut prise d’acouphènes et de tremblements. Elle n’osait bouger en dépit d’une répulsion certaine et irrépressible. Elle se sentit habitée par la bestiole comme si elle-même devenait cette boule de poil affreusement malodorante et en conçut un grand désarroi, un désagrément indicible, un véritable malaise. Ce qu’elle ressentit par-dessus tout, put-elle seulement le nommer : la peur. Celle qui paralyse puis foudroie.
La syncope la surprit au milieu des feuilles mortes où elle chut, sa jupe froissée en corolle autour d’elle. Combien de temps était elle restée ainsi évanouie, elle ne savait mais à son réveil, il avait disparu.
Perle Vallens

Ce qu’on pensait : les sentiments
comme voie prioritaire comme passage à niveaux
tandis que les mots détournés sans issue
leur giratoire et l’impression de revenir sur nos pas
mots mensongers par omission
le souvenir ne dit rien du réel
trop battu en brèche trituré
nos sens nous trompent dans les grandes largeurs
membres raccourcis de rancœur bras étriqués de ne rien retenir
la main attrape lambeaux s’y agrippe
pour se retenir à ce qui fuit par l’oreille
chaque bribe ouvre nouvelle piste
où l’enfance se perd
Ce qu’on ne savait pas
la pesanteur des choses du ventre
pleines de secrets de partitions intimes
qui retentissent au cœur une histoire fabriquée de toute pièce
la transmission facile du leurre
une langue balbutie et butte
sur cette vérité qu’on ne pouvait pas voir
invisible puisque muette puisque muselée
puisque trop fort retenue
dont celui-ci laisse échapper l’écheveau sur lequel tirer
et tout vient avec d’incompréhension de colère
de décennies de déceptions de silences
le fil déroulé son odeur de cendre
la bouche décousue de l’arracheur de dent
mâche son travail de bourreau
et on ne sait jusqu’où avance la vérité
ni jusqu’où elle nous fera trébucher
Je marche mais ce sont sables mouvants
mauvais rêves devenus réalité rembobinée
des années en arrière à se demander
la bande son déraille dans une voix éraillée
détails effacés quand d’autres s’impriment durablement
auxquels je n’aurais pas cru non jamais
qui me font passer pour absente
ou ignorée
dans l’effacement on se contorsionne pour exister
on se hausse au niveau du noir pour mieux voir la lumière
les boues que l’on creuse et l’impudeur
à fouiller pour mieux contourner la silhouette où je cherche son visage
je crois que je lui en veux d’avoir gardé pour elle
les blessures les tremblements
son image abîmée me la rend plus faillible
plus profondément indomptée
toutes les fractures les plaies ouvertes
et toute sa force au centuple
dont je tire péniblement la mienne
Ce qui ne se dit pas n’est pas morsure
mais nous ceinture plus sûrement qu’un corset
dont on ne se dégage que si la parole entièrement nue se libère
s’ôter bâillon alors et prendre son élan
couper court à ce qui freine ce qui hésite
entre la peur et le doute
désosser toute prudence décapiter net les illusions
décaper les murs de nos maisons jusqu’à la chair rougie
la chaux vive des phrases qui nous rongent
ce qui est tu brûle plus que tous les incendies de famille
Perle Vallens
Comme chaque huitième du mois, la revue Miroir est parue avec un texte court dont le début est ci-dessous et qui se lit intégralement ici.
A noter que la revue s’enrichit d’un nouveau podcast mené par Benjamin Milazzo, après la saison 1, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, la saison 2, sur un modèle un peu différent, est attendu pour très bientôt. A suivre !



Ce que c’est que se taire, est-ce seulement ne rien dire ?
Celles qui se sont tues, est-ce parce qu’on les a fait se taire ? Aujourd’hui se tairaient-elles encore ?
Elles se taisaient peut-être parce qu’elles avaient de bonnes raisons. Ou peut-être étaient-ce de mauvaises. Bientôt, elles ne se tairont plus.
Nous aussi, comme elles on se taisait. Je me suis longtemps tue. Pourquoi ? Et toi, est-ce que tu te tais aussi ? Ou est-ce que tu parles ? Est-ce que tu oses parler ? Tes lèvres se sont descellées par je ne sais quel miracle. Car la parole est un miracle n’en doute pas. Même si parfois elle est aussi un mirage, un mensonge.
Quand on se tait, la vérité nous mord au sang. Notre vie nous échappe par les veines au lieu de se crier par la bouche. Je le sais car je l’ai vu. J’ai vu celle-ci obligée de se taire quand pleuvait les coups. La parole glissait quelque part en elle mais n’en sortait pas. Elle grossissait comme un cancer à l’intérieur parce qu’elle se taisait. Ça lui faisait comme un goitre, une grosseur. Ça la déformait. Une grimace sur son visage. Le silence n’est pas un apaisement, c’est une congestion.
Perle Vallens


Un poème-souvenir, un souvenir en forme de poème, c’est dans le dernière parution de la revue Miroir, un texte issu des ateliers d’écriture de Laura Vazquez. Ci-dessus le début, le reste à lire ici.

Maintenant je ne suis que ça : découragement.
Depuis la cage de mon squelette, le découragement résonne et sa voix est acouphène. Tu gémis, me dit-il. Tu ne fais que gémir, tu ne sais plus que ça. A la place tu devrais taire la douleur. Ta fatigue, donne-la moi, elle me nourrit. Contente-toi de toi. Le vide te restreint, c’est plus facile. Dis-toi que tu n’es rien, ça va passer. Contente-toi de cette patience à vivre car rien n’est jamais résolu. Contente-toi.
Mon découragement me décourage moins vite, moins longtemps si je lui abandonne le choix. Je me mets en veille, en retrait, je fais abstraction.
Tu vois, mon découragement, je gémis moins, c’est pour te faire taire.
Perle Vallens