atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

50% orpheline

Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline. 
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle. 
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-mère à faire semblant, à me confondre ? 
Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère. 
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie

Si je t’aime

L’interdit m’a poussé si loin 
Le ciel m’a secouée 
dans tous mes sens giratoires 
Le sort m’a secourue 
L’issue m’a défendu de descendre
jusqu’à toi
C’est la rivière qui m’y a autorisé
dans ses flots tout est devenu possible 
l’eau m’a charriée jusqu’à toi
elle m’a soulevée et portée 
elle s’est infiltrée en nous a fait son lit
nous a creusés de rides caillouteuses
Les pierres m’ont basculée la première 
elles m’ont suivi de si près que j’ai dormi avec elles (et cela voulait dire s’endormir avec toi) 
elles m’ont remué m’ont fait vaciller
elles m’ont déroutée déviée de ma vie 
elles ont déroulée toute la longueur de mon corps 
elles m’ont chahuté m’ont chuchoté ton amour

Je t’aime avec mes os pointus mes dents mes griffes (où est ta peau) 
je t’aime d’une force animale qui refuse de s’éteindre (où se trouve l’autel que je t’ai élevé) 
une force qui s’éternise je t’aime à te dévorer  (quand est-ce l’heure du déjeuner) 
j’ai aiguisé ma faim ta finalité je t’aime avec ta propre force avec ton insatisfaction ton instabilité (quand revient ton nom) 
je t’aime avec les séismes les dessins à main levée de nos désirs (où gardes-tu tes couleurs) 
je t’aime avec mes vagues mes densités douces mes éruptions  (veux-tu seulement que je te submerge) 
je t’aime avec ma bouche d’incendie et mes voies d’eau à inonder tes voeux à envahir tes chastetés (veux-tu que j’ouvre mes cris que je disperse mes crues) 
je t’aime avec tant et tant que je t’épuise peut-être (préfères-tu que je range mes armes) 
je t’aime avec un reste d’indécision un reste d’indécence (dois-je vendre mes dernières volontés, si je dois en tirer profit) 
si je t’aime encore c’est avec ce que je n’ai plus, c’est avec ce que je ne suis plus

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo retouchée·poésie

Avec ou sans

VuLe flambeau m’a fui
Le feu m’a fondue quand le bois m’a brûlée 
L’oiseau m’a piqué de son bec avec de la cruauté dans le regard 
Le renard a mordu mon ombre 
La peau m’a trompée m’a tordue au bord du gouffre

Que veux tu me dire que tu n’oses pas ? 

Je t’aime avec l’enfant qui flotte en moi
Je t’aime avec ma fureur et tous ses tremblements
Je t’aime avec les mains lourdes de sens 
et de senteurs 
avec ma peur de mal faire de ne plus savoir comment effleurer 

Comment doit-on s’y prendre pour se défier ? 
Où flotte le peu l’insuffisant l’insalubre ? 
Où puis-je ne pas trouver l’insupportable vérité ? 
Sur quel bouton reset où reloader ? 

Je t’aime avec mon téléphone qui clignote et s’éteint qui ne dit rien de plus qui ne géo-localise aucune logique ni aucune réponse 
Je t’aime avec tous mes écrans fluides et non genrés 
je t’aime queer quidam d’un amour maquisard (qui l’eût cru)
Je t’aime comme je te parle avec une langue insuffisante qui ne fouille pas assez qui rechigne à entrer dans les trous du monde

Où ai-je mis mes caresses où mes traces désertées ? 

Je t’aime avec et je t’aime plus encore sans 

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie·prose

Attends !

Attends ! On nous espère comme on manipule 
ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
Passons les premiers par le trou de la serrure 
la chatière est encore trop grande pour nous cacher
Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
On nous veut jusqu’à la peau du dos
On nous vomit comme on nous désire 
Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
de rester vivants voyants 
vibratiles de nos envies 
Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent 
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Grand calme

C’est une heure creuse. Elle boit nos eaux vives. Elle nous vide, jusqu’aux orbites par lesquelles nous voyons l’ordinaire. Nous volons de nos propres ailes. Nous devenons ce que nous étions l’instant d’avant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous devenons nouveaux mais d’une nouveauté tenue. Du neuf d’après brouillon. D’après bouillonnement de secondes (celles que nous n’avons pas vues).

C’est une volonté. Elle se dit farouche mais nous ignorons pourquoi tant elle faite d’audace. Elle n’a pas peur. Elle ne pleure pas ses arguments, elle les campe au contraire. Elle se veut claire, précise. Elle a cette saveur de bonbon acidulé. C’est pour qu’on la garde encore un peu avant de la partager.
Elle ne se mâche pas des jours durant, ne se crache pas, elle s’échange. Elle se troque contre toute autre pensée adjacente, sensible, contraire ou non, qui la ferait avancer. La pensée marche son petit trot ou son pas rapide dans ceux des autres.

C’est un vœu (ou une prière). Il s’étale sur un trottoir sale. Il se développe sous la semelle d’une chaussure sale. Il naît de la saleté et nous ne savons pas si cela nous rassure. Il naît de sa propre bordure, de son recoin sale, d’une frontière commune avec la vie. Sans quoi il n’est rien.

C’est un souffle. Il se veut court. Il crée un arc en partant du cœur. On ne sait pas trop jusqu’où il va, jusqu’où il est capable d’aller, s’il se rallonge à mesure de la respiration. Il percute quelque chose de dur. C’est dans la gorge que ça se passe, que ça tressaille. C’est en spirale (et tourne tourne), ça donne la nausée ou bien ça court plus vite qu’une danse et cela t’entraîne vers le bas. Vers la chute.

C’est un vertige. C’est ce qui te tire, ce qui t’entoure et te tourne la tête. La prise dans le filet d’un tout petit être (comme une pêche au large). L’orage te gronde à l’intérieur. Rien ne digère, tout grossit. Il y a une sérieuse menace d’explosion. Il y a un instinct de survie. Il y a aussi cet espace entre le marchepied et le quai où tu te laisses glisser.
On le sait, c’est toujours comme ça avec les vertiges.

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie·prose

Petits conseils entre amis

Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut te dépouiller du surplus. Tu dois compter les fééries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi. Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras. Et puis les étendre de ton regard. 

Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets. 
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles. 
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assènera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu). 
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final. 
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes. 

Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines. Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs, ton pain quotidien.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

Un secret

Ce secret que rien n’alourdit que la parole
ne dit rien que tu ne saches déjà
de ta mère de ton épouvante à la contenir
dans son rôle de mère
disert dans sa propre expression
ne se décèle pas d’emblée

Ce secret jamais ourdi arrivé par hasard
toujours tu toujours présent en transparence
tressé de ses nerfs que l’on ne nomme pas non plus
qui saillent sous l’histoire
toujours un sourire (faux) en coin
un air de dire un air de rien

Ce secret ne se bombe pas sur les murs
ne bombe pas le torse se rétrécit plutôt
sa petitesse est le signe de sa décence
sa discrétion consentie son innocuité
Il passerait protéiforme pour un fantasme
ou un rêve va savoir

Ce secret ne disparaît jamais il surgit
à l’improviste inopportun s’impose
il revient quand tu t’y attends le moins
c’est un monstre sous l’apparence
d’un secret il te creuse et te ronge
il a un appétit vorace
il mange tout sur son passage

Ce secret qui fait bombance sur ton dos
qui sous couverte de caresse
a dévoré ta jeunesse et te croque encore l’os
tu ne sais plus comment lui claquer le bec
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Saccage

Pourquoi regarde-t-on de si loin
nos mains nos membres
ce qui saccage se voit sur les images
ou à l’œil nu on n’a pas besoin de loupe
ni de télescope

Pourquoi la réparation qui s’impose
semble impossible
Ce sont des gestes qui ne peuvent pas être défaits
ne peuvent pas être repris
le chemin inverse n’existe pas

On essaie de ramasser nos gestes
à la petite cuillère
une goutte d’eau dans notre océan salé
dans l’effondrement dit
dans le feu de l’action la fonte des glaciers

On ouvre la bouche mais on ne sait plus prononcer
on ne sait plus dire ce mot
on se demande pourquoi
ce cri de colère ne veut pas exploser
Est-ce que tu sais pourquoi ?
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Bye bye

Bye bye baby
Bye bye ton air buté, ta brutalité
ta façon de braire sur moi
de me traiter de branleuse
de bouche à pipe 
Bye bye les bleus les ecchymoses
tes cours d’estampes sur peau
tes pluies de juron
tes déjections verbales
tes vertes et tes pas mûres 
Bye bye tes bruits dégueu
tes dégueulis quand t’as trop bu
tes prises de bec avec le monde
jamais refait jamais repeint
toujours haï (moi la première)
Bye bye ta guerre de tranchée
(dans le vif)
tes coups hauts de boxeur
tes coups bas de sournois
ta castagne tes pains quotidiens
tes arrachages de dent
Bye bye tes mensonges éhontés
tes faux semblants tes faux sourires
tes faux armistices et faux espoirs
tes fausses promesses de faux amis
tes amours fausses
pas de faux départ je te dis
bye bye
bye bye you’re not my baby
anymore
©Perle Vallens