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Hôtels (collectif Tiers Livre)

Parfois des revues et des livres collectifs naissent d’ateliers d’écriture. C’est le cas avec la revue Miroir qui regroupent des textes issus des propositions d’écriture de Laura Vazquez, c’est aussi le cas avec les ateliers du Tiers Livre de François Bon, comme Atlas roman puissance 100,

Il y a quelques temps, nous avons exploré des hôtels, comme hôtel de tous les hôtels, fictifs ou réels. C’était une proposition de François Bon en clin d’oeil à ean-Philippe Toussaint. Plusieurs textes sont ainsi nés et viennent d’être regroupés sous format livre disponibles sur la boutique du Tiers Livre (et sur amazon).

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Printanières


surgit aussi dans l’angle de l’éclairage de la rue à vif comme pelée par l’ombre, l’aveuglement trop blanc surprend dès qu’on emprunte l’avenue large qui semble sans fin jusqu’à la bifurcation, le pont hérissé d’aboiements, le chien jaune et le noir aux yeux dorés, sans dévier le tracé jusque dans les branchages, la sauvagerie faite bois et feuilles qui frôlent les visages en retombées alors on slalome dans le venteux et le pluvieux même parfois, un jalon puis l’autre dans la pierraille on avance et on atteint presque au but, la croisée des chemins, la triple ouverture vers les champs à perte de vue à l’endroit précis où trois cours d’eau se rejoignent dans la multitude crépitante et les bourdonnements, les élancements ligneux et les hautes herbes, leur balancement dans le mistral qui souffle à l’oreille la rudesse des plaines et les froidure des ruisseaux, que faire d’autre sinon resserrer l’écharpe autour des jours et du nez qu’on sait rougis, les épaules arrondies, les pieds crochètent le sol dans de grosses chaussures de randonnée qui pourtant laissent passer l’air glacé, mais avancer quand même pour la respiration et pour l’émerveillement qu’on imagine au fond d’un fossé ou dans les hauteurs d’un arbre, sinon dans le ciel nuées d’oiseaux qu’on dit murmurations, leur retour piaillant dans les nuages qui font vibrer une impression de printemps et qui plus loin se poseront dans les buissons épineux de garrigue, dans des bosquets d’olivier, alors j’avance, je continue d’avancer avec la perception vivace et invisible que quelque chose est là, qui attend son heure, qui survit à l’hiver, qui demande à émerger dans le jaillissement prochain des bourgeons, des premières fleurs d’amandier quand déjà le mimosa ses premiers ors, son embardée d’embellie, quand déjà les violettes ont percé partout les talus hauts, les bordures des chemins et les sous-bois, quand déjà je me penche sur elles, défroissées-fraîches couvertes de gouttelette d’eau d’après l’averse, je vois rien de renfrogné dans leur port de tête à ras de terre, frottées et glaiseuses dans les remugles d’humus et les remontées des nappes, leurs débords pollués, leur vomissure, l’instant de crue maigre qui séchera dans l’instant au retour du soleil qu’on voit déjà poindre, un soupir juste là

Perle Vallens

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Pas encore l’aube

La colline se cache dans l’obscurité, nue et vide, s’éveillera plus tard.
L’aube, pas encore.
La froidure pèle la roche à vif, qu’un lampadaire réchauffe de son halo jaune.
Un arbre étend des branches griffues et inquiètes au-dessus de nos têtes, branlant comme des grelots leur acquiescement. Ce qui sonne surtout, c’est le vent.
Un parfum de sciure et d’humus envahit l’air brun de moisissure.
Nous attendons la percée à venir. Nous attendons la chaleur.
Sous capuche, son visage disparu que l’ombre mange, la lumière éboulée la traverse ou la fuit, comme un œil animal.
On ne voit qu’un faux profil, l’absence de regard, juste un nez qui dépasse d’un vêtement sombre. Les jambes s’allongent. Elles s’allongent démesurément et on ne voit pas leur fin. Les chaussures se dissimulent dans la terre couchée, pieds enterrés à deux pas du cimetière. Aucune prière ne retentit dans le silence mouillé.
Une main semble danser en ombre chinoise sur un rocher. Elle semble creuser d’invisibles cavités à même la couche granuleuse d’argile. On la verrait presque s’émietter.
La route se diffracte sous faisceaux, un tremblement du vent la fait vaciller. C’est le souffle de la nuit. C’est le son humide du matin qui advient. Un flottement diurne dans le noir liquide de la nuit.
Ce n’est pas encore l’heure alors nous attendons encore.
Au loin le ciel s’éclaircit, des nuages rampent, ce sont de serpents menaçants qui crèveront bientôt leur poche d’eau sur nos épaules basses, l’arrondi de notre dos.
Au loin un chien, un enfant, deux jappements mêlés.
Au loin, les phares d’une voiture qui se rapproche sur la route déchirée.

Perle Vallens

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La voix dans la nuit

Nouvau vidéo-poème sur une consigne d’écriture proposée par François Bon (Tiers Livre)

Envoici le texte (qui précède toujours le vidéo-poème d’une courte tête (il est rare qu’il s’écrive pendant mais ça arrive, comme pour la série du vidéo-journal à la Laune).

Une voix dans la nuit, ça s’entend plus nettement que le jour. Tu marches dans ton insomnie et la voix te pousse comme une main dans le dos. Toi, rompue de fatigue mais infoutue de dire comment et quand il faudrait que le sommeil arrive, tu marches et la voix accroche les silences, quelque chose de sourd dans le souffle, tu ne mouftes pas, tu l’as reconnue.
La voix n’a pas de son. Tu ne peux pas rembobiner le murmure, tu ne peux pas faire de retour arrière vers les mots qui n’ont de toutes façon pas été prononcés. Dans la trachée c’est une contention. La voix enfermée ne sort que si tu l’y autorises et quand même elle est là, elle te défie, tu lui dénies le droit, ça suffit comme ça.
Au jeu du dedans-dehors, tu sais bien que tu n’es pas le plus fort, qu’elle finira par sortir et t’encombrer les bronches et peut-être bien la mâchoire si tu annones à ton tour dans le noir, mais alors ce sera par la voix. Toujours dans ton dos même muselée, elle se fait plus douce, façon de t’amadouer. Il faut bien que tu la laisses aller. Maintenant elle te précède, elle cherche à se faire remarquer, tu la verrais à l’œil nu à la lumière des led. Sur le chemin, la voix s’allume, elle grimpe et redescend dans l’ombre. Elle joue à cache cache avec tes nerfs. Tu te dis que la voix et l’insomnie sont de mèche, l‘une ne va pas sans l’autre. Tu sais bien que si tu t’endormais, elle se tairait. Elle se terrait. Petit monstre de voix sous le lit. Mais tu marches et le chemin n’est qu’une chambre intérieure où tu ne peux te coucher.

Perle Vallens

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Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

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Aller (texte & vidéo-poème)

Sur la base d’un texte écrit sur consigne boost avec le Tiers Livre de François Bon, voici aller, vidéo-poème (images de fin d’hiver/début de printemps dans la Drôme).

Aller. Aller à son rythme, de ruisseau avant rivière, de rieu fin, grossi des pluies de printemps, son flux a forci et frétille d’écailles, de caresses nouvelles, de course haletée à nos peaux humides. Aller au lavage des corps d’après saison et cellules mortes, aller à raviver.

Aller à revers, prendre la vie par ses manches, les extrémités de ce qui nous couvre l’hiver, finir par se dévêtir, exercer la peau à son exercice de printemps, exhiber l’orteil et les soies vibratiles, ouvrir la paupière et hausser le sourcil, regarder en l’air et le nez vers l’avant. Aller musarder à l’oreille, les bruissements sous la terre, l’éveil progressif, plantules
Aller à l’avant du navire, prendre les jaillissements comme embruns, les forces et les douleurs, les chants et les gémissements, aller au bain d’écume de tout ce qui surgit de bon et de mauvais, sans faire le tri, aller aux émotions comme une pêche miraculeuse et sacrée, se laisser submerger, se laisser aller à la noyade, boire la tasse et remonter à la surface, non intact mais renouvelé.
Aller au geste ultime et merveilleux, aller aux profondeurs et à l’intime, aller à l’autre et devenir autre. Aller loin et revenir.

Perle Vallens

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Brandir la lumière

Sortir du lit encore engourdie, comme la nymphe de son cocon, s’étirer comme elle pour sortir de ma torpeur, articuler les pattes, mon exosquelette mimétique, l’actionner. 

Ouvrir la fenêtre en grand et faire entrer la fraîcheur. Écouter les bêlements des bêtes, les aboiements des chiens. Humer l’odeur animale, de suint et de crottin, qu’exhale l’heure matinale. 

Eveiller le regard dans les couleurs encore ternes de l’aube. 

Sortir sur la terrasse et constater que le givre s’est installé dans la nuit, qu’il s’incruste encore sur l’herbe blanchie. Chercher des yeux un mouvement, percevoir la fourrure noire de la petite chienne qui tourne autour de la bergerie. S’en étonner, sourire. 

Bien observer le versant de la colline et attendre que les premiers rayons de soleil baignent sa façade, que l’ombre des grands pins s’éclaire. Laisser les nuages s’effilocher. Brandir la lumière comme un secours. Gravir ainsi les premières marches du jour. 

Perle Vallens

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Larvé le cri


Larvé le cri tisse son cocon silencieux, inerte encore, privé d’ailes et de pattes, insecte froid, comme mort / le cri léthargique, son frôlement vif, sa hargne nidifiée au creux du ventre, logée dans le fond / organique le cri en quête du corps pour le porter plus haut, pour armer la force, l’énergie, pour graisser l’armure, dresser l’armature / quel organe pour bâtir le mieux, hisser le son, fluidifier le flux, la sève dans la veine du cri, bouillonnante, l’ébullition dans les nerfs, le grésillement insupportable / comment maîtriser le cri, le garder à couvert, mesurer le pour et le contre, si c’est possible, mais est-ce possible / flûter le cri, le museler, l’amoindrir, l’adoucir, le lisser, tout doux le cri, dompté / mais le cri se hérisse et gonfle ses ergots, son animalité, son agressivité, le cri jamais passif se lève, se prépare à surgir, et je ne sais comment ni pourquoi le contenir / c’est affaire d’estomac et de bouche, le cri déchiré, bientôt arraché aux tripes, comment le contenir, comment l’écraser en soi, le taire / une fois deux fois le cri impatient, le cri impossible à pousser fore au cœur, à cran, cru le cri / foulé aux pieds pour le faire disparaître et pourtant, d’abord fluet, s’enflera, le cri bref qui va bientôt s’extraire sans qu’on puisse le retenir. 

Perle Vallens

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Tenir tête


Tenir tête au ciel irascible aux tempêtes aux grands froids — Tenir tête aux pluies qui déferlent en torrents — Tenir tête la première et résister — Tenir tête aux dévastatrices — Tenir tête aux diluviennes qui lessivent et qui noient — Tête la première tenir au premier nuage noir — Tenir tête aux orages — Tenir tête haute du haut des tiges — Tenir tête au vent — Tenir tête coûte que coûte ponant-brisant bon an mal an tenir bon — Tenir tête à qui plie et couche — Tenir tête bravement — Tenir tête aux instabilités du sol — Tenir tête à qui dévore feuilles et racines — Tenir tête à qui ravage — Tenir tête aux dents et aux mandibules — Tenir tête aux pattes poilues — Tenir tête aux estomacs — Tenir tête aux digestats et aux lisiers — Tenir tête aux métaux lourds — Tenir tête aux talons qui enfoncent — Tenir tête aux bruits de botte et de voix — Tenir tête aux souffles mauvais qui s’avancent — Tenir tête aux ongles qui crochètent et soulèvent — Tenir tête aux mains qui déracinent — Tenir tête à herse et faucille — Tenir tête à débroussailleuse — Tenir tête à désherbant sélectif ou systémique — Tenir tête à glyphosate — Tenir tête à qui nous arrache et nous pulvérise — Tenir tête et repousser encore ailleurs — Tenir tête non baissée — Tenir tête et essaimer — Essayer de tenir tête dressée toujours droite — Tenir tête à toutes adversités — Quand bien même entêtée tenir tête — Tenir tête têtue son ciel comme toit — Tenir tête pour tenir

Perle Vallens

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Strates humiques

La terre comme chair, compacte, resserrée, dense pour mieux abriter. La terre grasse dessous, dure dessus sa couche de protection qu’il faut casser, morceler, finira par se craqueler. s’imbibera de pluie au printemps, sol souillé de salissures, pourrissures hivernales devenues ferments, devenues nourriture. Terre lessivée, grande eau, qui transforme en boue, molle, glaiseuse, ses flaques brunes qu’éclaboussent milliers de gouttes jusqu’à ce que le soleil revienne et assèche laissant couche douce, juste humide, d’où percent les premières plantules de saison.

A l’œil nu qu’on ne verrait pas, filaments, extraits fongiques, débris d’insectes, décompositions végétales, aiguilles et akènes, pollens, graines et chatons, fragments d’écorce, branchages, feuilles dénervées, résidus résineux, exsudats racinaires, excréments, boulettes fécales, cadavres d’animaux, mucus et détritus microbiens, bactéries, micro-organismes tous digérés par des entités détritivores, ce que la terre recrache de déchets, la terre autophage, d’humus, son substrat, sa subsistance en partage.

Creuse. Racine creuse vers le profond, vers l’obscurité et le tiède, vers le centre et étend radicelles à l’intérieur. Se propage, occupe le terrain, s’étend, réseau veineux de sève dans le ventre de la terre, s’abreuve, s’abrite, s’étire, croît, nourrit et se nourrit, se renforce dessous pour grandir au-dessus, se délie, se déploie, mobile dans sa fixité, ne se déplacera pas, ici s’ancre pour rester.

L’humus est la couche minérale et organique du sol, la couche de vie sur laquelle tout végétal pousse.

Perle Vallens