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Enfance guérandaise

Crédit Denis PILLET, photographe, Conseil Général Loire-Atlantique

On part en colo. On prend le train sans nos parents. Pour certains c’est la première fois. Nous avons un wagon entier. On prend nos aises, on allonge nos jambes.
Par la fenêtre, les paysages défilent. Fumées de cigarette. C’est déjà une transgression. Ça sent l’aventure.
A l’arrivée, l’air a une odeur différente, fantasmée d’embruns. Il sent les vacances. Et la liberté.


D’abord il y a le bâtiment principal. Un manoir mais on dit château. Et puis, quatre ensembles dispersés. Des chalets. Des chambres non mixtes de trois ou quatre lits. Pas de dortoirs. Une vaste salle à vivre, à la fois salle de jeux, de chant, de discussion. Le réfectoire, c’est au château.
Avant le dîner, on assiste à des représentations, des saynètes. Deux personnes grimées, une fillette et un mono. Ils dansent ou disent un dialogue. Ils descendent de la lune. Elle a des yeux bleus, mélancoliques dans la lumière rasante du soir.
La joie revient quand on se met à table. On parle, on rit. La joie revient toujours. La joie, couleur de crépuscule, ce feu dans le ciel d’été. On ne craint jamais de se coucher avec une joie pareille.


Le goûter, on le prend en extérieur, en pleine nature. Pain et chocolat à croquer ou pain et confiture. Simple, parfait pour affamés.
Il y a des guêpes partout. On apprend à les piéger. On apprend à les observer. Et puis lézards. Et puis chauve-souris, une s’est prise dans ses cheveux à elle. Elle crie pleurniche. Ses cheveux roux, bouclés, elle croit qu’on va être obligé de les lui couper.
On suit les criquets et les sauterelles, les coccinelles, on leur court après en plein champ. Des herbes hautes jusqu’aux genoux. Une marée verte. S’y rouler ou y gambader. On est des animaux, nous aussi.


Ce qu’on préfère ce sont les spectacles. Ceux des monos. Ou ceux qu’on fait soi-même. Le préféré, la sorcière de la rue Mouffetard. Le placard à balais, la sorcière-grenouille, tout un bestiaire pour nourrir notre imaginaire d’enfance. Le petit garçon du conte est un barbu à lunettes. Au retour, j’achète le livre. L’histoire restée intacte.
On organise des jeux, des parcours, des chasses au trésor. Il y a des rubans à suivre dans les arbres. Des repères, des indices à deviner. Ici, on tourne. Là, on résout une énigme, on trouve un code secret. A la fin on gagne. Même quand on ne gagne pas, on gagne toujours quand même.
On fait du macramé, de la pyrogravure, des pompons en laine. Tant de possibilités insoupçonnées. Presque de la magie. Ce qui naît de nos mains est insensé. Nos mains ont une vie propre. Elles dansent. L’enfance est une vie dansée.

Perle Vallens

(Paragraphes avec Leslie Kaplan)

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Lectures collectives, hommage à Emmanuelle Cordoliani

Il y a parfois des lectures croisées, des initiatives et des hommages collectifs sur le Tiers Livre qui est un peu une vaste famille (comme celle des ateliers de Laura Vazquez, qui a fait naître des groups de discussion, d’entraide, de bêta-lecture…), on s’achète, on s’échange nos ouvrages, on se lit (les derniers en date, Maison des mues de Catherine Serre et Comanche de Caroline Diaz). Cette fois, il s’agit d’une lecture en vidéo du « Journal d’un mot » de Emmanuelle Cordoliani. J’ai choisi le mot affection, monté sur un extrait vidéo d’un ballet contemporain. Chaque extrait vidéo a été collecté et l’ensemble monté, diffusé sur la chaîne youtube du Tiers Livre de François Bon:

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Elle (l’implorante)

Que fige le geste  /  elle  /  cherche dans l’intention ce qui fait face souffle immense  /  élancé  /  la direction d’un regard qui ne serait pas vide surplomb ou chute retenue  /  la brisure  /  elle  /  rompue  /  avant de gésir  /  l’agenouillée mesure l’espace de ses mains  /  ce qu’elle invoque  /  prière où passe  /  perdu à jamais  /  sinon terrassée  /  elle  /  densité de l’air  /  sa voix prise  /  l’appui  /  un vœu  /  elle  /  là s’entend un chant blanchi  /  désir est césure  /  pleine nudité   /  inclinaison  /  serait une dérive  /  quelle muse sinon elle-même déjà vaine  /  d’un âge polychrome  /  elle  /  agripper serait seule ressource possible  /  un gémissement  /  frémissante  /  son abandon  /  dément  /  d’elle  /  regard implore  /  dire l’invisible

L’implorante de Camille Claudel (Musée Camille Claudel)

Ecrit en atelier mardi dernier (visio) avec François Bon, du Tiers Livre (écrire sur oeuvre d’après Jacques Dupin).
Avec la mise en page initiale :

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Je tombe comme

Je tombe

  • comme la plume ses va-et-vient ses balancements ses oscillations dans le vent sa grâce sa légèreté en bascule finale posée au sol
  • comme la feuille son décroché son arrachement à la branche son passage des saisons dans la soif brûlée asséchée nue
  • comme la pierre lourde d’elle-même grise apesanteur rendue à la terre inerte mais solide encore
  • comme la pluie de fine à drue ses hallebardes ses lames coupantes glaciales herbes hachées pétales déchiquetés ce qu’il en reste de la charpie
  • comme la tête dure à l’endormissement mais endormie tout de même à l’arrière de la voiture son hochement qui n’en est pas un et sa retombée brutale qu’on dirait décapitée
  • comme l’enfant son genou heurté sanguinolent ses pleurs que rien ne semble calmer pas même le bisou qui soigne mais un coup de mercurochrome un leurre une guérison immédiate pour de faux
  • comme le cheval qui chute et c’est comme déchoir de son galop natal quand il se redresse avec peine sur ses jambes fébriles frêles si fines que l’on pense qu’il va chuter à nouveau
  • comme l’ascenseur sa descente douce au départ 3ème sous-sol celui du parking sombre mais celui du film d’horreur lâché d’en haut d’une tour dont les câbles ont cédé que rien ne peut retenir que celui du secours celui de la prière
  • comme l’oisillon qui s’écrase sa chute du nid alors qu’il pensait déjà savoir voler à qui sa mère avait appris ce qu’il faut pour battre des ailes se maintenir avancer dans la vie
  • comme le couperet de la parole définitive refusant l’échappatoire sa fin de non recevoir tout aussi irrévocable que celui du silence imposé
  • comme un cheveu sur la soupe même pas coupé en quatre mais trop long pour ne pas se sentir de trop pas à ma place unique cheveu sur un crâne glabre
  • comme on tombe sur un os et parfois tout un squelette peut-être même le sien
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Mesurer l’angoisse

Elle respire à peine. Apnée qu’elle contrôle d’on ne sait quelle partie du corps. S’il s’agit d’interdire toute émotion trop vive de la submerger. Les efforts qu’elle fait pour lisser la barre à son front, ne rien laisser paraître du stress qui la dévore. L’œil s’inquiète et roule vers les autres, sans les regarder directement, mais fugace, par en-dessous, jauge la concurrence. Elle-même se sent dévisagée. Des regards dans son dos la contournent, des regards pointillés ou insistants, qui sondent, évaluent, statuent, critiques dards d’insectes qui la pénètrent et diffusent leur venin, accroissent son angoisse. Debout, elle passe d’un pied sur l’autre, mais le mouvement deviné est interne, oscille entre l’estomac et le cœur. Le mouvement est percussion contre ses parois, sa peau invisible dans son survêtement noir, son collant invisible dessous et seulement l’ouverture devant, par où l’on voit le justaucorps, par où les battements irréguliers, par où le frissonnement instable, la chair de poule qui n’est pas de froid. Mais son ventre triche et lui remonte à la bouche. Ses lèvres se pincent pour éviter à l’air d’entrer et sortir. Exclure qu’il la contamine. Moins que les muscles, l’intérieur tout entier en tension, les organes figés dans leur eaux, leurs tissus, cette sclérose quand les membres s’efforcent de se délier, de se laisser aller à leur souplesse naturelle, relâchés. Elle attend, fébrile, l’entrée en scène, se demande quels seront les exercices imposés, combien ils seront pour la juger. Est-ce que les autres seront meilleurs qu’elle ? Est-ce qu’elle a ses chances ? Ce passage de haie du concours la tord sans la briser, quelque chose se retient encore. Mais cette légère morsure lui mange la gorge, ce pincement continu à ses tempes. Pour tromper le monde, se donner une contenance, elle fait craquer ses articulations, sa façon sonore d’habiter l’espace, de se sentir pleine de cette atmosphère qu’elle déplace, viciée de l’anxiété et lourde de ses déserts. Elle se cambre à l’extrême, son dos arqué, ployé, elle envisage le plafond comme une récompense, un refuge possible.
Perle Vallens

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Forêt d’ocres

Déjà les nuages éparpillés au ciel, cotonneux, flottant, semblant en suspension, immobiles aplats fous sur le ciel impeccablement bleu. En deçà, les roches rondes, bosselées, doucement érodées, teintées dans la masse de jaune, de rouge, de grenat et de mauve, s’enflent et se défilent. Dans le loin, elles se hissent, émergent en surplomb des résineux. Elles accrochent des mousses et des lichens, s’ombragent des branches qui s’appesantissent, ployant et qui leur dessinent des visages dentelés. Là, clapote une flaque orange. Ici, craque une écorce d’arbre. C’est le son fluet, vivace d’une forêt d’ocre.
Perle Vallens

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Paris, Texas (2)

1 – Paris, grandes lettres bleues posées sur montants métalliques au milieu de l’herbe rase et déserte de Dragon Park, leur graphie vaguement circassienne. Le I est porté manquant, à la place ne subsiste plus que l’étoile signant son point. L’ombre portée des lettres s’écrase en entrelacs sur le vert dont on ne reconnaît plus que l’étoile, pleine et nette.

2 – Du love civic center, on se demande à quoi le bâtiment sert. On se dit qu’accoler love et civic manque quand même de romantisme. Au loin s’élève son effigie, celle de la ville, la fausse tour Eiffel coiffée de son chapeau texan rouge (le même rouge que la casquette de Travis dans le film de Wim Wenders). En deçà, le drapeau américain flotte.

3 – At Woodall Baseball Fields, sur le grillage, une pancarte annonce la couleur, noir sur blanc Please remember 1) these are kids 2) this is a game 3) coaches are volunteers 4) umpires are human 5) dont’ like what you see ?… Volunteer ! Au fond, faisant face à son entraîneur, l’enfant porte une casquette et un gant de base-ball rouges.

Rouge serait la couleur du Texas, il se dit. Du pur texan, une pièce de bœuf fumante tout droit sortie du grill. Relents de son repas, nimbes sanguinolentes. Sa langue claque. Il descend du pick-up, ôte ses lunettes de soleil, sa casquette aussi rouge que la carrosserie de sa Ford, essuie la sueur de son front, dévoilant une tâche de vin de la forme de Paris, Texas.

Perle Vallens

Nouveau clin d’oeil au film de Wim Wenders après le ciné-poème et le texte d’hier…

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A journey to Houston (1)

Cela se décide vite. Partir à Houston, not a big deal. Elle demande où on est. Il dit San Bernardino. Il ne sait pas mais cela fait environ 57 miles. Presque 100 km. Pas grand-chose sur les 2490 km jusqu’à Houston.

On longe des villes avec des nom de palm trees. Des palmiers il y en a partout sur le bord de la highway 10.

Le paysage file vite sur la quatre voies. On lit Live Oak, Canyon road. No yet.
Redlands. California. Lignes haute tension, panneaux publicitaires. Soleil blanc haut dans le ciel. Encore des palmiers. Cabazon et ses dinosaures. Et là ? Kitchin Peak.

A la vitesse de la lumière on mettrait 3 secondes.

Le paysage se pèle, frotté de blanc, sable piqué de plantes rachitiques à Desert Hot springs. Il mnéralise le temps et l’espace, les fige. On avance et tout semble identique, désert devant, derrière, à droite, à gauche. Chaleur de plomb. On se liquéfie, forcément.

A un moment, la fatigue et la faim creusent leur lit dans l’aplat désertique. Il est temps de quitter la route. Next exit, somewhere you don’t care. Alors, le premier motel venu dans l’espace marginal de l’histoire, dans sa discontinuité. Le motel est rupture temporelle. Le lendemain, on ne s’éternise pas, on repart dans le paysage, inchangé. L’étalage du blanc dans l’œil cligne, s’absente parce qu’à un moment on ne voit plus que l’asphalte, on ne compte plus que les miles engrangés.

Alors, Phoenix, Arizona. Tucson, Comté de Cochise, la poussière se soulève et envahit le champ visuel. Comté de Luna, Nouveau Mexique. Motel. L’air nous chasse de la route, de nous-même. El Paso, Texas.

On quitte l’autoroute, on s’engage dans une voie de traverse, on s’arrête à Marathon, Texas. Small, small town dans une zone rase. Quelques baraquements, pompe à essence, motels. Il y a ce panneau improbable, bridge may ice in cold weather.

Le sang de la route nourrit ce grain sableux, fluide de l’existence. On pourrait facilement se diluer dans l’identité d’un autre. On pourrait se rebaptiser Trevis pour l’occasion. On pourrait rouler dans une vieille Ford ou un pick-up du même genre. On n’aurait plus besoin d’atlas ou de carte routière, on suivrait la même route toute le temps, la Highway 10. On n’aurait pas besoin de se perdre.

Quelque part, devantures de vitrines, restaurants, parkings, panneaux indicateurs, surgis entre deux vastes étendues que la route met à découvert. Enfin, Houston, end of the journey. Là, s’asseoir sur un muret de béton et attendre que le soleil se couche dans l’horizon derrière les buildings.
Perle Vallens

Texte écrit en hommage au film de Wim Wenders, après le ciné-poème

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Sentiment du rien

Le sentiment de disparaître, de devenir transparent, inconsistant, d’une matière souple de glaise invisible, d’une texture molle qu’on enfonce du talon dans le sol, le sentiment de l’enfouissement, de la disparition progressive, non annoncée, mais tue, ignorée d’autrui, le sentiment de devenir autre, de se métamorphoser, de changer de structure moléculaire, de modifier son squelette, de le tordre, de l’essorer, ce sentiment de devenir liquide, une flaque, une goutte d’air dissout dans le vide, ce sentiment d’une transition vers un autre état, de devenir autre chose, un objet peut-être, l’insignifiance même, l’absolu néant ou du moins ce peu, le sentiment du peu, du presque rien, de l’infiniment petit et dérisoire, ce sentiment qu’on tiendrait dans la poche de quelqu’un, ce désir de tenir dans la poche, d’être transporté, ce sentiment de se sentir véhiculé d’un endroit à un autre, de ne compter que pour cette instance du transportable dans le fond d’une poche, tiré, bringuebalé, voyagé, esseulé pourtant, ce sentiment d’être là sans être là, ce sentiment de devenir de plus en plus mince, de plus en plus flou, ce sentiment du seuil franchi, de point de non retour, de l’infini, du presque zéro, ce sentiment du stade d’avant, d’avant tout, d’avant tout le monde, ce sentiment du stade non développé, du stade incertain, du stade informe, diffus, le sentiment du souffle d’air qui s’envole sans jamais retomber.
Perle Vallens