– Tu ne te souviens vraiment pas ? Moi, je revois très bien la façade. Elle a froncé les sourcils, elle ne se rappelle pas. Je visualise très clairement le bloc de béton perclus de froid, d’air vif maritime, ce grand ensemble rectangulaire, uniforme piqué de fenêtres. Avec vue sur la mer, disait le prospectus. Larges baies vitrées et pourquoi pas terrasse sur le toit, tant qu’on y est ? Elle dévie son regard sur les dunes. C’est un regard fait d’errances dans lequel passe parfois un éclat vif, une zébrure : un souvenir. Un coup de vent fait plisser la paupière. Une ombre se glisse sur le cou, la vague bleue de l’artère pulse, régulière. Au coin de la bouche, un résidu mousseux. La voix, toujours monocorde, ainsi que le doigt, désignent ensemble l’horizon. – Regarde comme c’est grand. La plage s’étend à perte de vue, plantée de piquets de bois et de plantes vivaces, de ces végétaux tenaces, qu’éprouvent le sable et l’air marin. Des herbes sauvages, joncs des dunes, roseau des sables, tous vacillants, semblant frêles, se couchent sur les brisures poussiéreuses, cette couleur gris sale. Leur fragilité trompeuse contredite par leur résistance au sel. On dirait elle. Cheveux blanchis précocement, yeux hagards, comme perdus dans un espace-temps qui n’est pas le mien. Elle est là, pleinement, et l’instant d’après, elle a disparu on ne sait où. – Je suis déjà venue ici Elle a murmuré en se retournant vers la bâtisse. Le vieil hôpital abandonné qui, dit-on, doit être rénové. Pour en faire quoi ? Un établissement de cure ? Une clinique de soin pour personnes fortunées ? Personne ici ne sait. – J’avais vingt ans. Elle fronde à nouveau les sourcils. – J’en avais cinq. Ce qui invisibilise le handicap, ce qui estompe les carences, les pertes de mémoire, les troubles du langage, c’est l’apparente jeunesse. Elle n’a pas la maladie de son âge. Quand elle consulte pour dégénérescence, comment expliquer les choses ? Je n’ai qu’une question : cet hôpital soignera-t-il la maladie d’Alzheimer ?
sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence rien ne menace la contention du ciel en suspens Perle Vallens
J’ai garé la voiture à l’écart. J’ai claqué la portière qui a couiné. Un jour elle va me rester dans la main. Vieille occase qui a fait son temps, qui a failli plus d’une fois me laisser en rade. Rien ni personne ne peut me laisser en rade. C’est pour m’en persuader que je reviens ici. Je n’étais pas revenu sur les lieux depuis. De jour, fermé, le Luna Park ressemble à une cité fantôme. Ni lumière, ni musique. Aucun cri de frayeur. La grande roue a perdu son scintillement, son éclat violet. A l’arrêt, ne prend aucun voyageur. Je reste à quai, à plusieurs dizaines de mètres de là, en surplomb du passé. Tout a changé mais rien ne change. Dans l’air, il y a toujours ce relent tenace, poisseux et sucré de friture trop grasse, qui se mêle à l’odeur sèche de sable et de crème solaire. Sur le trottoir, je longe l’enceinte. Le silence est un plomb qui s’attache à mes chaussures, qui s’arrime à mes pensées. J’aimerais qu’il pleuve des trombes pour laver, balayer ce lieu extrait de ma mémoire au moment le moins opportun. Ce lieu exécré. La cassure n’est pas nette, jamais ressoudée comme os réfractaire. La douleur ne peut s’amputer totalement. Elle ne peut s’éradiquer durablement. L’attraction n’existe plus. Elle a été condamnée comme son propriétaire. La machinerie a été démantelée, son squelette défaillant, son mécanisme défectueux. Promise à la casse. Comme moi, devenu bancal. Après l’accident, je me suis mis à boiter, sans raison physiologique. Mon corps signalise la hanche qui désigne le genou, chacun responsable. Le dos, lui, n’en fait qu’à sa tête, n’en finit pas de se tenir aux murs. Se hisser pour se redresser, pour continuer d’avancer. Si je boite, il me semble que c’est pour rétablir l’équilibre de ma vie devenue branlante. Mon regard se pose, dans sa vision douloureuse qui frappe aux tempes. Il se pose une dernière fois sur les cabanes à frites et sur les manèges. Le parc d’attraction a l’air plus triste encore que moi. De tout ça, il ne reste plus rien qu’un souvenir qui n’est même pas le mien. Perle Vallens
Parquet lisse, trop lisse. Ça glisse. Trop. Il faut la colophane. Etaler en couches successives, là où ça glisse. Ne pas frotter, ne pas ramper, ne pas essuyer le surplus, garder une couche suffisante. Dessus les chaussons tiennent. Ils tiennent bon. Ils tiennent droit, debout les demi pointes, les pointes, bien enrubannées autour des chevilles. Les collants, dessous, amovibles, c’est plus facile. Peut-être les embouts de silicone. Ou en mousse. Ou les tubes pour les gros orteils (en silicone et élastique recouvert de tissu). Peut-être le sparadrap. C’est pour protéger. Avant elles mettaient des escalopes de poulet ou de veau, tu te rends compte ? Ou peut-être les pédilles pour un peu moins glisser encore, ou pieds nus juste si danse contemporaine ou jazz. Le pied accroche. C’est la corne formée dessous à force de danser. C’est la sueur qui colle au bois vernis, au plancher de la scène. Le pied. Le coup de pied, parfait bombé, cette courbe, la tension, la force, l’élan. Tu te vois au miroir, front dégagé et chignon net, bien tiré. Le justaucorps ajusté. Tu ne souris pas tu te concentres. La figure, l’enchaînement, l’entraînement. Adage, attitude, assemblé soutenu, pas de basque, pas de bourrée, brisé, grand battement, pas chassé, contretemps, déboulé, dégagé, demi-plié, dégagé, demi-plié, pirouette, piqué, jeté, fouetté, glissade. Travailler son écart, son en-dehors, sa position, son port de bras, épaules tirées, dos droit, et tirer sur les pointes et garder sa couronne. Répétition de la variation, du pas de deux, On dit déchiffrer puis répéter encore et encore, jusqu’à la blessure. Enfin juste avant. A la limite. Ce sont les endorphines qui font tenir. L’ivresse de la danse. Ça tourne, ça tourne, ça tourne la tête. Et l’envolée quand tu t’élèves bien au-dessus du sol, de toi, du public. Perle Vallens
Ecrit ( par accumulations en suivant la façon de C. Tarkos) en hommage à ma dancing queen.
Y revenir. Encore. Nous n’avons que ça en tête. Le pouvoir d’attraction qu’exerce la vieille bâtisse, quand bien même son état de grand délabrement, même (ou surtout) le danger encouru en franchissant son seuil. Rien n’effraie. Rien, aucun fantôme, personne ne hante mieux les lieux que nous. Tenir l’espace, enserrer chaque détail, encore. C’est objet de désir dans son saisissement. C’est curiosité et bouillonnement. L’imagination recrée une vie passée qui a délaissé toute chose, qui nous désigne comme visiteurs nocturnes. Nous cherchons ici un trésor dans la profusion des démantèlements, des panneaux arrachés, des plafonds crevés, des planchers écroulés. Foisonnement d’un chaos qui dit davantage qu’un simple désordre, dit des existences qui ici se sont succédées. L’obscurité s’incise que nos lampes frontales crèvent et survient la surprise renouvelée de l’entrée, jadis vaste, désormais dévastée. Qui crois-tu s’est aimé ici ? Qui y a dormi ? Qui a descendu l’escalier éventré ? Qui venu en train depuis la gare qui fait face ? Je cherche la lettre. Une lettre ancienne, de confidences et de secrets à jamais tus. La lettre, je l’ai rêvée. Je ne l’ai pas encore trouvée, c’est pour ça que je reviens sans cesse. Travelling dans l’ombre, dans l’autrement visible, bousculé de mouvements perceptibles. J’accumule les preuves à charge de passages, d’âmes égarées. Le regard dévie, hésite. Vision agacée par l’écart encastré, l’air brusquement rayé d’une toux. C’est poussière de plâtre et saletés qui s’accrochent aux bronches. C’est aussi manière de se donner une contenance, rassurer la petite peur qui défibrille. Il y a matière à se taire mais je déchire un peu plus le silence. Ton chut n’y fait rien. Tout mon corps grince qui pourtant s’agrippe aux parois immenses, aux tentures mitées.Le concentré d’adrénaline gonfle sous la peau, nous fait paraître plus forts, amplifiés. Chaque fois est courir un risque plus grand. Chaque fois, j’abandonne, j’oublie : tout.
Jean-Louis Trintignant a trouvé son éternel espace jeune, éternelle jeunesse sur 35 mm, sur copies numériques. Eternelle jeunesse de la voix dans son espace sans issue, son impasse corporelle. Bande-son intacte. Et hors-champ une portion de ciel à emporter.
Il s’en fout, Jean-Louis Trintignant. Il vit ailleurs qu’ici. Il a suivi l’itinéraire conseillé, pas celui d’un enfant gâté. Il a emprunté des passages successifs. Il n’a pas écouté les sirènes mais les alarmes. Il a su naviguer en eaux troubles et rien n’a débordé de ses bordures. Rien ne borne, il suffit de s’ouvrir. Peut-être que les caméras, ça conserve. Peut-être que les films, ça protège. Peut-être que la poésie, que l’art, que la littérature. Peut-être qu’on ne reste pas aux portes de Rome puisque tous les chemins y mènent.
Jean-Louis Trintignant c’est réussir. Même après la mort. Il a trouvé un parking privé, parking éternel pour voix éternelle, garée au meilleur endroit possible. Pour moi, Jean-Louis est garé à la poitrine, côté gauche. Bien épinglé comme un pin’s de la meilleure espèce : sans disparition possible. Mobile à jouer sur grand écran, bobines jamais vide dans la cabine du projectionniste.
Je ne m’appelle pas Jean-Louis Trintignant mais je n’ai pas besoin d’utiliser un tachographe ou un odomètre pour mesurer mes déplacements. Je n’ai pas besoin de connaître la distance parcourue entre moi et moi pour savoir que je suis toujours à la même place. Toujours et depuis toujours vissé aux mêmes panneaux, face à mes propres interdits. Ma signalétique c’est mon squelette, ma roche à monter, ma roche-mère dans laquelle puiser. En diagonal. Mes aménagements intérieurs, indicateurs routiers limités à ma propre parcelle, clôturée de mes cicatrices.
Moi aussi, comme Jean-Louis Trintignant, je suivrai le sens unique de ma voie, je connaîtrai le parking très privé du cimetière, je serai en livraison gratuite, sans pvc ni pierre tombale. Ou jeté aux ordures ménagères, ou à la terre d’ici, entassement de cendres avec mulots morts et plantes bouturées, avec insectes fouissant et arbustes comme vigne en pépinière, comme olivier d’ornement.
Pour cet atelier, il s’agissait de collecter des mots du quotidien (ici, publicitaire, signalétique, enseignes d’une ville) et de les utiliser pour composer un récit, sans publier les photos. Pour voir néanmoins éventuellement le billet assorti de toutes ses photos, cliquez ici.
On est tenté de chercher l’imposture. On scrute dans les bribes de mémoire qui s’accolent aux photos. On peut dater à peu près. On reconnaît aux visages, aux lieux. Nous avions sans doute 16 ou 17 ans, l’âge des soirées lycéennes. Notre petit groupe à géographie variable. On ne remarquait pas alors les marqueurs sociaux, ados friqués ou pas, bcbg/baba-cool/curiste, faux rebelle et vrai libéral, gauche ou droite quelle importance, on s’en foutait.
Qui prenait la photo quand j’étais dessus ? Plusieurs appareils passaient de main en main, celle d’autres qui nous prenaient par surprise, dans des postures incongrues, dansant ou chantant, bouche ouverte ou visage esquissant une grimace, langue tirée comme on exhibe son âme d’enfant. Photos prises par d’autres plus vraiment sobres mais pas tout à fait bourrés. Il était question d’expérimentations : photographiques. Et pas seulement. C’est l’âge qui veut ça. C’est le franchissement. Ce sont les frontières qu’on dépasse. Se tenir sur la ligne, juste au-dessus de l’abîme. Le vertige. Hors limite ou dedans, nous n’avions pas toujours la conscience de nos actes. Ou nous faisions semblant de ne pas voir distinctement la ligne pour aller au-delà.On ne voit que la gêne passagère qu’on mettait volontiers sur le compte de l’abus d’alcool, de nos soirées de débauche mais quoi ? Nous étions des ados comme les autres. Tous soumis à l’œil mécanique du monde, jugés d’emblée comme nous refusions de l’être entre nous. Figés dans le vernis ordinaire d’une société dont nous refusions l’emprise par naïveté pure, celle de notre jeune âge. Nous ne savions peut-être pas que nous nous conformerions tôt ou tard à ce qu’on attendait de nous. Nos actes de rébellion, nos menues résistance brisées dans l’œuf quotidien de nos renoncements.
Sur cette photo, nous sommes affalés dans des fauteuils profonds qui accueillent nos fins de soirée. Ceux où l’on sombre, ceux où l’on ne ferme qu’un œil. Ceux aussi où l’on s’embrasse en cachette. Bureaux vitrés plongés dans le noir. Site professionnel colonisé par notre horde. Plus des flash-back que des souvenirs. Celle-ci, je sais qui l’a prise. L’amie chère, celle qui nous accueillait. Je me rappelle l’hésitation à appuyer sur le déclencheur. Son regard parfois désapprobateur. Etait-elle la plus sage ou la plus marginale ? La plus triste sans aucun doute. Se trouvant laide alors, il lui était plus facile d’être derrière l’objectif que devant. Plus de douleur de ce côté de l’obturateur. Son plaisir d’autant plus grand d’immortaliser la joie. De fixer nos rires, nos beuveries, nos écarts, nos excès avec une infinie tendresse, une douceur quasi maternelle, une bienveillance qu’aucun d’entre nous n’avait. Son regard absent de la photo et pourtant perceptible, perçant chaque trou noir de ma mémoire. Perle Vallens
La photographie existe mais je ne l’ai pas retrouvée. A la place, celle-ci qui date de la même période…
Homme. La quarantaine citadine. Homme tronc mais mouvant. Homme avançant vers moi. Cadré sur la taille, entre le bas du torse et le haut des cuisses (on ne voit pas le visage). La chemise, le pantalon, la ceinture qui enserre, sa boucle métallique (imaginer le cliquetis lorsqu’elle se défait). La main peut-être. Elle tient une sacoche ou elle se balance le long du corps. La main vide, vierge de sa chair. La main qu’elle imagine sur sa peau, dans ses cheveux. Cadré plus serré à la quatrième prise de vue. Resserrée sur l’entrejambe. Plus flou alors. Ce flottement sur l’étoffe. Ce qui se dissimule dans le tissu, juste dessous.
Ce tissu que je pourrais effleurer. Que j’imagine toucher. Juste la paume, juste un doigt. J’imagine mais je ne touche pas. J’imagine ce que je pourrais dire à cet homme. Et cet autre. J’imagine mais je ne parle pas. C’est seulement le regard. Et l’obturateur. L’œil au niveau de la braguette. L’œil frôle, dessine les contours. Il capture, emprisonne, numérise. L’objet de convoitise, dérobé. A la sauvette.
C’est dans les plis du pantalon. C’est dans le geste de la main, dans le mouvement de la marche. C’est dans l’approche. Celle de l’homme et celle du fantasme. Progressif. Obsessionnel. Le flouté de l’intention à mesure que l’homme s’avance. Comme si non assumée, comme si cette petite culpabilité. Cette délicieuse culpabilité.
Je suis collectionneuse. Je suis une petite voleuse. Probablement lubrique. J’accumule ces séries photographiques. C’est pur fétichisme de ma part. Personne n’en a jamais rien su. Je garde pour moi ce petit travers, cette vague perversion.
Inspiré par les séries d’Annette Messager « Le jeune homme à la sacoche », « L’homme au pull rayé », « L’homme de 45 ans », « L’homme aux manches retroussées » :
1. rond-point. morne plaine citadine. tourne toujours dans le même sens. une passe un sens de rotation. se tisse l’intention de bifurquer mais où. ici n’est pas sortie mais renfoncement. une impasse donc.un buisson hirsute où tressaille une fourrure. ne sais si oreilles ou museau, ne sais si œil sous le poil dense. tous membres bruissent et disparaissent. reste l’empreinte floue et brune d’une fuite. la forme détallée d’un sourire.
2. crispation passagère. le cadrage triangule incertain. arrière-plan de l’enseigne. effet de clignement. Surbrillance. son néon sonne comme une promesse. un sacerdoce. vaut bien des sacrifices. plan américain du personnage. ne joue pas la comédie. cabas plein à ras-bord porté à bout de bras. front strié de rides. bouche tordue dans un râle qu’on n’entend pas. à hauteur de regard brûle la douleur. le poids du monde ou de la peine plus que celui des courses. passage bref. piétonnier. (se) laisser traverser. ça finira bien par passer.
3. l’œil détoure ce que l’appareil perce. met à jour. même la nuit. sillon des réverbères. leur voie de passage. à niveaux plus bas que terre. moins tribu que troupe. trois hommes s’ombrent. dans le jus noir pressé d’en découdre. on ne s’attarde. on trace. on terrasse nos peurs. quand même le pas s’accélère. le temps de rentrer. rien en transparence. rien ne se voit mieux que leurs regards noirs. même dans la nuit.
4. cloche-pied. quatre heures six sous. sortie d’école. à vif hors champs ça pétille. ça crie. ça rit. ça ne s’entendra pas sur la photo. seulement le mouvement. le bond au ciel. les sautillements aller-retour. la chaussure sans lacet. à velcro qu’on scratche pour l’attacher. ça non plus ne s’entendra pas. ni le son de la craie passée du tableau noir au trottoir. ce raccord de la main gauche. Elle se redessine une terre (si seulement). le ciel est accessible facilement. j’actionne la fonction rafale. le jeu de la marelle reprend. tu préfères 1-2-3-soleil ?
5. à sec. presque. se pencher au-dessus. le parapet s’écaille. se fendille. à faire peur. précisément sous tes pieds. tu te dis que tu pourrais tomber. pourtant tu te penches. c’est un jeu. peut-être stupide. l’orteil se cramponne. membres sans tremblement. sinon intérieur. muscles bandés à l’extrême. par où se tenir sinon au vide. de dos tu sembles un arbre. encore stable encore ancré. de dos l’inquiétude ne se voit pas. ni la tentation grande de glisser. ni ce besoin de tomber. non de dos seule la volonté tenace. seule la solidité se voit. Perle Vallens
C’est elle qui décide. Moi j’exécute. Il est prévu que je la suive à certains moments durant la soirée. Elle me fera signe et je la suivrai, mon appareil à la main. Je fais ça pour rendre service. Je ne suis pas professionnel, juste un amateur. Au cas où, j’ai un trépied mais je filmerai majoritairement au poing. Elle m’a donné peu d’indications. Il faut que ce soit vivant, gai, festif. Des plans serrés, des travellings sur l’assemblée. Après, je verrai au montage, je ferai des fondus, des accélérés. Ça m’amuse. C’est même ce qui m’amuse le plus parce que filmer, sinon, c’est rasoir. Elle est plutôt jolie, c’est une amie d’amie. Blond cendré, des yeux gris, une robe bizarre, trapézoïdale qu’on croirait sortie d’un mauvais défilé de prêt-à-porter se croyant pour de la haute couture. Orange vif. Pétard. Les chaussures oranges aussi. Tape à l’œil. Mais pas tapageuse. Elle, c’est le témoin, c’est pour ça la tenue excentrique. Pourquoi faut-il que dans les mariages, les gens, enfin les femmes, se croient obligées de porter ce genre de truc ? Moi j’ai un costume low-cost que j’ai acheté il y a longtemps. Comme il est noir, on ne voit pas trop qu’il est un peu élimé par endroits.
On passe de table en table. Elle me présente comme le réalisateur du film de la soirée. Tu parles, Charles ! Moi je filme en plan rapproché tous ces visages, des jeunes, des vieux, même des enfants ; des qui chuchotent, des qui parlent trop fort ; des déjà hilares, d’autres qui on l’air de se faire chier. Déjà, alors que tout ne fait que commencer. Il y a des montres de prix, des boucles d’oreilles en toc, des crânes glabres et des cheveux fraîchement sortis de chez le coiffeur. Il y a des smartphones et des briquets qui traînent sur les tables, des sacs à main sur les dossier, des gilets de lainage, et des foulards vintage. Il y a des tubes de rouge à lèvres qui sortent de leur étui pour corriger un maquillage effacé.
C’est elle qui pose les questions. Vous pouvez nous dire qui vous êtes ? Un invité du côté de la mariée ou du marié ? Vous êtes venu à six, vraiment, de si loin ? Eux ont fait six heures de train, deux changements, sont crevés mais heureux d’être là. D’autres, je le saurai plus tard, sont venus en avion des Etats-Unis, d’autres encore d’Espagne. Oh, félicitations, vous je faites pas votre âge ! dit-elle en minaudant à l’arrière-grand-père du jeune marié qui gonfle sa poitrine creuse de vieillard comme un jeune coq. Ça prend du temps tous ces portraits. Évidemment, il ne faut oublier personne. Soyons exhaustif, n’est-ce pas ? Alors, on continue, on fait le tour des tables. On fera les mariés plus tard dans la soirée. Le dîner va commencer, on fait une pause.
Je mange les mêmes plats que les convives officiels. Je me considère comme officieux, tout comme le groupe de musique, qui mange en décalé, tout comme le photographe professionnel, dont les appointements ne doivent rien à voir avec les miens. Après l’entrée, j’en profite pour faire des plans larges des tables, de la scène sur lequel le chanteur vient d’entamer running up that hill. Un vieux tube remis au goût du jour par une série pour jeunes. Tant mieux, j’adore Kate Bush, j’étais même un peu amoureux. Évidemment avec une voix de mec, c’est autre chose. Le chanteur a un air propre sur lui. Même très chic. Le reste du groupe aussi, Je fais glisser l’image pour capter la musique, en garder un maximum. C’est toujours mieux comme ambiance sonore que le brouhaha, cet écho que renvoie la salle, son acoustique non appropriée.
Je file tout au fond de la salle pour un gros plan général avant le plat chaud. De la volaille, des légumes. Du basique mais plutôt bon. Je sauce et je reprends mon apn. Je fais des gros plans de couverts dans les assiettes, ça s’entrechoquent, ça claque mais rien de clinquant, juste des gros plans de bouches qui mâchent, de lèvres qui s’ouvrent sur les morceaux de viande. Juste des yeux qui jouissent. C’est délicieux. Cette sauce c’est quoi ? Tu veux mes carottes ? Je n’aime pas ça. S’il te plaît, ressers-moi du vin. Tu as vu le dernier film de… ? Non mais j’avais lu le livre de… Je crois que je vais changer de job, je n’en peux plus. Vous partez où cet été ? Nous on s’est décidé pour la Patagonie. Un vieux fantasme. Rien d’indiscret à ce stade. Juste des échanges normaux durant un dîner normal.
C’est là que ça a dérapé. Ce mec devait avoir bu bien avant pour être à ce point torché. Le genre minet, sourire étincelant, plutôt joli garçon. Le genre qui le sait. Vient d’essayer d’embrasser sa voisine. Qui n’a pas osé lui retourner une gifle. Tu penses, pas du genre à faire des esclandres au milieu d’un mariage. Cette fille empourprée a décalé sa chaise de quelques centimètres. Comme si ça allait changer quelque chose. Moi, je me suis approché avec mon appareil. Pour une fois que ça devient marrant. Je me suis planqué dans un coin, derrière un pan de mur. Je filme. Le gars relève la tête, pivoine lui aussi. Il a tombé la veste, déboutonné sa chemise. Il s’est débraillé et c’est comme un passage obligé à ce qui va suivre. Il s’adosse et son assise négligée, tête renversée, semble sa zone de confort. La mariée est une pute. Il a juste chuchoté mais tous, à la même table, ont entendu. Moi aussi. En revanche, pas sûr d’avoir pu capter le son. Il réitère à vois haute, comme si les autres n’avaient pas compris. La mariée est une pute. Elle a trompé son mec avant-hier. Il s’est redressé et regarde tous ses voisins de table, offusqués, blêmes. Enterrement de vie de jeune fille. Il a bon dos l’enterrement. Sauf enterrer sa fidélité. Parce que sa virginité… Les visages se décomposent davantage. Le gars a un peu haussé le ton. Autour, des gens se retournent dans réaliser vraiment ce qui se passe, en dehors du fait que le jeune homme est ivre. Et vous savez avec qui ? Avec moi ! Il vient de crier et là, tout le monde regarde vers lui. Partout ça parle à voix basse, ça s’inquiète. Jusqu’à la principale intéressée qui ne sait plus si elle doit l’empêcher de parler, l’ignorer, ou se cacher sous la table.
Là, je sens qu’il faut que j’arrête de filmer. Ce passage, ça ne restera pas. Coupe franche assurée. La commanditaire rapplique et me fait ses gros yeux, interrogateurs, soucieux, affolés. Elle aura son documentaire bien net, sans bavure, un joli petit souvenir du meilleur jour de la vie de sa copine. Mais je compte garder les rushs éliminés pour des projets plus perso, un docu-fiction à ma façon. Oui, je garde les rushs. Perle Vallens
Nouvelle écourtée pour l’exercice d’écriture, destinée à être étoffée… Parmi les sources d’inspiration, citons le film de Thomas Vinterberg, Festen.