Plongés dans le noir, tous. Il a confié son corps à la nuit, ample à travers la vitre, et à l’assise rembourrée. La nuit est pleine, totale, seulement piquée d’éclats extérieurs, nombreux à l’approche des villes, plus rares dans l’étirement des zones d’activité désertées. Les spots de la voiture du rer semblent constellations. Mais il ne les voit pas. A cette heure avancée, après journée harassante, ne voit plus rien, ne broie que du noir. Noir sur noir, rien ne distingue. Sa peau ne s’invisibilise pas pour autant. Elle saille, plus claire, par contraste avec l’étoffe noircie par l’obscurité, sous la lumière blafarde, discrète, révélatrice de nos faiblesses, de nos fatigues. Œil ouvert ou fermé, qui sait, sous la casquette vissée, bien enfoncée sur le front. Qui sait si s’ensommeille dans sa lassitude, si somnole juste ou sombre tout entier dans un trou noir. La main repose sur le pantalon. Inerte. Comme morte. Je ne sais plus ce que signifie la main surgie au premier plan, si elle manipule un smartphone, ajuste une mèche de cheveux, mais l’index semble mettre en garde, me pointer, désapprobatrice, accusatrice, de ce flagrant délit de voyeurisme photographique.
Crevé. Heureusement, place assise. Je n’ai qu’à me laisser bercer. Me laisser bercer par le ronflement du train, le chuchotement de ceux qui parlent. Il font doucement. C’est l’effet que fait la nuit sur certains. Sur d’autres, les plus jeunes, la nuit est excitant. Mais là, ça va. Ça ne s’affole pas, ça souffle plus bas. Je baisse la garde. Je me laisse bercer. Ne pas louper ma station surtout. Ce sixième sens que j’ai développé avec le temps, avec les semaines et les mois, avec les années de trajet de nuit. Quelque chose me dit quand je peux m’assoupir, quand pas. Quand j’ai raison d’avoir confiance. Quand je ne m’en remets qu’à moi. Quand je romps, quand je peux flotter. Quand je dois me raidir. Renforcer mon regard. Le durcir ou le détourner. Là, je peux, je crois. Là quelque chose me fuit. Quelque chose qui me réconforte comme un flottement tiède. Qui m’efface un moment de moi-même. Quelque chose lâche en moi. Perle Vallens
Ce que j’ai photographié. La petite enfance, l’adolescence. Ce que je ne photographierai peut-être pas. L’âge de femme ou de mère, la vieillesse. Ce que j’ai photographié. Les gros plans du visage, l’œil, le nez, la bouche, jusqu’à l’appareil dentaire, les moues, les mimiques. Aussi la chevelure ramassée ou celle qui danse, qui lance ses longs filaments dans l’air, la nuque toujours émouvante dans sa pliure, le cou dans son essor, le glissement du soir sur la clavicule. Et photographiées en pied, de face, de dos, s’approchant, les bras le long du corps, la main levée, saisissant ou montrant le chemin. La main, les ongles, longs de menace, et le poignet se cassant, et le coude replié. Personnage partiel ou entier devant l’objectif n’est pas personnage, mais mon propre sang qui pulse à la veine.
Ici, la pose est sienne, son idée, son désir. La mise en valeur de sa chevelure. Depuis qu’elle pose pour moi, elle s’affirme, pleine, entière acceptation de son corps, de son être, elle devient ce qu’elle est. Cette photographie est emblématique, exemplaire de ce qui se vit avec elle de création artistique. Le déclencheur est à dimension double. Elle sait donner le tempo. Elle sait guider la photographie, elle a acquis cette sensibilité. Ce qui se joue de part et d’autre de l’appareil, ce qui se noue entre elle et moi, ce qui se répond d’instinct.
Plongée, contre-plongée, qui impose au modèle et au photographe postures acrobatiques. Toutes les possibilités qu’offre leur corps. Toutes les torsions, les sauts, les arabesques, les étirements. Toutes les contorsions possibles. Allongées, accroupies, droites ou courbées, salies de sable ou d’encre, de terre, d’ocre, embellies de fleurs, traînant dans la poussière. Ce qui se dit faire corps. Avec les éléments, les paysages. Voltiges et vertiges. Et encore la silhouette au loin. Jour ou nuit, couleur ou noir et blanc, nettes ou floues dans leur course ou leur immobilité. Des centaines de photos, celles qu’on hésite à jeter à cause d’un regard, d’un geste, d’une émotion qu’on ne saura pas retranscrire.
Celle-ci n’est pas ma préférée (techniquement mauvaise, mal réglée) mais c’est une des siennes, celle qui tisse ses secrets dans l’absolu de la danse, c’est par tendresse que je la choisis, elle plus qu’une autre, ce qui naît dans la complicité et la demande par elle formulée d’être immortalisée dans les postures qu’elle affectionne. C’est par amour seulement que je la choisis. Signe le mouvement dans le flou même, l’extension du corps, l’effort, le muscle bandé, la légèreté, la souplesse, l’embellie dans le soir tombé. Ma dancing queen, la bien nommée.
Les gouttes d’eau sur l’épaule, les ombres d’un feuillage sur un dos, un flottement, une impression fugace, l’imperceptible de la lumière fuyante sur un morceau de buste ou sur un pied sur lequel on aurait zoomé. Un pied qui s’avance. Un pied qui découvre, va à la rencontre de la vie. Qui s’abîme au contact (pied pédillé ou pointe de danseuse). Ajuste la focale dans sa fixité même sur le mouvement. Réglages compris, cadrage au plus près. L’extrême proche de la peau, presque à la toucher, à la sentir. L’impalpable chair de ma chair qui s’ancre numérique, déployée, sensible, distanciée et pourtant présente, offerte dans cet instant qui fut. L’instant pulse son image, est une caresse, une pensée douce, un souvenir, une trace pour se souvenir. L’intime se compte en pixels, des milliers pour retracer la joie. Celle d’un sourire, d’un espace parcouru seule ou à deux. Là où mon œil les couve, là où je les niche, au creux de mon appareil-photo, qui bat sur ma poitrine, tout près du cœur.
Celle-là, son abandon dans le plein soleil d’août, un balayage doux, une caresse. Elle tire sa force du rocher sur lequel elle repose, ses humeurs de pierre, ses joies de pure lumière, fille d’eau croît mieux en pleine nature. Se laisse manger par l’ombre et régurgiter par le rayonnement, née à elle-même chaque jour dans la nuit totale comme dans la clarté renouvelée du jour.
M’en voudront-elles ? L’impossible mère-photographe, les poses improbables, les longueurs, les courbatures, les lassitudes, les impatiences. Pourtant, c’est là que se tisse un lien plus serré entre elles et moi, les inclure dans ce qui importe, ce qui est cher. C’est histoire de transmission et de partage, c’est histoire de se raconter des histoires. Se maintenir en équilibre entre l’imaginaire et le réel. C’est un jeu de funambules, elles, moi, au-dessus des mêlées du monde. Perle Vallens
Il y a cette route pas loin de La Laune. C’est la D104. Il faut continuer depuis Vauvert sans tourner au château d’eau. Tout droit, jusqu’au pont. J795+PV Le Cailar est le code que me donne Google maps, même si je ne sais pas trop à quoi ça correspond. Je préfère géolocaliser le point rouge, saillant, en forme de montgolfière (dont j’imagine qu’elle pourrait s’envoler jusqu’au site à atteindre). La route, je l’ai repérée sur la carte avant de venir passer trois semaines dans cette Petite Camargue arborée de vignes et d’arbres fruitiers. Elle mène au Pont des Tourradons, une zone de marais, entre canaux de navigation et d’irrigation. Une zone d’élevage de taureaux, de manades et de prés, de chevaux et de hérons pic-boeufs, qui se déplacent sur leur dos. On ne sait si c’est par paresse ou pour prévenir d’éventuels prédateurs. Dans le ciel, un seul oiseau de proie, parfois, au-dessus des lapins qui gambadent à l’aube. C’est le deuxième ou le troisième jour au petit matin. Tout s’englue de brume, dense, qui s’épaissit vers 7h00 avant de se disperser. C’est ce jour-là que je décide de partir en repérage. J’attends une autre matinée blanche, un autre lever aux aurores pour m’enfoncer dans l’évanescent (l’appareil atteste le 19 juillet 2022, je ne me rappelle plus précisément l’heure). Les entrées maritimes, les chaleurs estivales sont propices à l’avènement des nuées. Cette neige impalpable, cette façon de pénétrer dans un souffle nuageux. C’est là que naissent les fantômes, là que pousse le ciel nimbé de sel et de l’humidité de la terre. Le visage vaporisé renoue avec l’errance des brumes, se laisse baiser par la moiteur matinale, baigné dans le flou. On ne sait s’il s’en salit ou s’il s’en lave de ce bain. L’œil s’élance au delà du visible, comme détecteur de l’autre côté de l’obturateur.de ma focale fixe, mon objectif chouchou. 100 iso et ouverture maximale, temps d’exposition 1/400, pour plonger dans le mystère des basses lumières et du brouillard qui dégoutte le ciel. Netteté « difficile », dixit a posteriori. J’ajuste le cadrage, je me rapproche, je m’écarte. Toute la série flotte entre les arbres, les buissons de salicornes, je progresse sur zone sablonneuse dans l’humidité. J’attends le soleil, sans mitrailler, en prenant tout mon temps. J’en ai, je me l’accorde, j’y ai droit. Le temps s’étire dans le blanc. Cette photo-ci c’est la réminiscence du Blanche Neige de Disney, mon premier film vu au cinéma, effrayée (ou plus tard, de Evil dead), la branche comme un bras, une main, décharnée. L’arbre vivant, habité, en dépit de son apparence souffrante ou de mort. L’arbre est là où la brume absorbe tout jusqu’au silence. Il est là où flottent les fantômes. Perle Vallens
Première participation aux ateliers du Tiers Livre. Je ne sais pas trop si j’ai bien répondu à la consigne d’écriture, si elle a bien été comprise…
Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline. J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle. Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-mère à faire semblant, à me confondre ? Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère. Perle Vallens
L’interdit m’a poussé si loin Le ciel m’a secouée dans tous mes sens giratoires Le sort m’a secourue L’issue m’a défendu de descendre jusqu’à toi C’est la rivière qui m’y a autorisé dans ses flots tout est devenu possible l’eau m’a charriée jusqu’à toi elle m’a soulevée et portée elle s’est infiltrée en nous a fait son lit nous a creusés de rides caillouteuses Les pierres m’ont basculée la première elles m’ont suivi de si près que j’ai dormi avec elles (et cela voulait dire s’endormir avec toi) elles m’ont remué m’ont fait vaciller elles m’ont déroutée déviée de ma vie elles ont déroulée toute la longueur de mon corps elles m’ont chahuté m’ont chuchoté ton amour
Je t’aime avec mes os pointus mes dents mes griffes (où est ta peau) je t’aime d’une force animale qui refuse de s’éteindre (où se trouve l’autel que je t’ai élevé) une force qui s’éternise je t’aime à te dévorer (quand est-ce l’heure du déjeuner) j’ai aiguisé ma faim ta finalité je t’aime avec ta propre force avec ton insatisfaction ton instabilité (quand revient ton nom) je t’aime avec les séismes les dessins à main levée de nos désirs (où gardes-tu tes couleurs) je t’aime avec mes vagues mes densités douces mes éruptions (veux-tu seulement que je te submerge) je t’aime avec ma bouche d’incendie et mes voies d’eau à inonder tes voeux à envahir tes chastetés (veux-tu que j’ouvre mes cris que je disperse mes crues) je t’aime avec tant et tant que je t’épuise peut-être (préfères-tu que je range mes armes) je t’aime avec un reste d’indécision un reste d’indécence (dois-je vendre mes dernières volontés, si je dois en tirer profit) si je t’aime encore c’est avec ce que je n’ai plus, c’est avec ce que je ne suis plus
VuLe flambeau m’a fui Le feu m’a fondue quand le bois m’a brûlée L’oiseau m’a piqué de son bec avec de la cruauté dans le regard Le renard a mordu mon ombre La peau m’a trompée m’a tordue au bord du gouffre
Que veux tu me dire que tu n’oses pas ?
Je t’aime avec l’enfant qui flotte en moi Je t’aime avec ma fureur et tous ses tremblements Je t’aime avec les mains lourdes de sens et de senteurs avec ma peur de mal faire de ne plus savoir comment effleurer
Comment doit-on s’y prendre pour se défier ? Où flotte le peu l’insuffisant l’insalubre ? Où puis-je ne pas trouver l’insupportable vérité ? Sur quel bouton reset où reloader ?
Je t’aime avec mon téléphone qui clignote et s’éteint qui ne dit rien de plus qui ne géo-localise aucune logique ni aucune réponse Je t’aime avec tous mes écrans fluides et non genrés je t’aime queer quidam d’un amour maquisard (qui l’eût cru) Je t’aime comme je te parle avec une langue insuffisante qui ne fouille pas assez qui rechigne à entrer dans les trous du monde
Où ai-je mis mes caresses où mes traces désertées ?
Au cas où l’image ci-dessus ne serait pas lisible, voici le texte sans sa mise en page :
Mon corps est un chien mort Un chien hurlant sa bave me dégouline
J’ai sa rage qui s’inocule dans mes veines Je vois clair entre mes lèvres je vois les ronces percer les mots je vois la morsure du serpent à travers est-ce que tu vois toi aussi les sangsues sortir de ma bouche ?
Ça gueule tous crocs dehors à l’intérieur Ce cri noir cette lave en crue ce qui monte sans que je ne puisse rien faire
cette colère nue ce souffle bref ces nerfs à vif c’est un vent fou forcené qui rampe qui colonise en bactérie qui me virusse qui avale tout il me brûle il devient mon oeil il devient mon ventre il m’envahit respire plus len-te-ment laisse le calme revenir laisse la meute se retirer loin dans sa forêt sombre brumeuse forêt là où les monstres se taisent
Il y a cet os rongé au milieu de mon squelette Cet os surnuméraire C’est à cet os que l’on me suit à la trace il brille dans la nuit mais je ne le savais pas
d’après consigne de Héloïse Brézillon/Mater Atelier
Je pense à toi vivante encore dans l’espace décent dans l’innocence d’une chambre d’enfant aujourd’hui désertée
Je pense au feu qui nous a uni le jeu et les joies (avant nos gémissements et nos cris)
Je pense à toi ma sœur je respire dans ton souffle éteint je reprise ton corps déchiré je compte tes cicatrices
Je pense à toi autant que tu as souffert entre leurs mains J’ai souffert aussi (plus ou moins que toi, qui peut le dire)
Je t’écris de cette plage tombale où je trie les grains de sable un à un comme une ivraie sans fin la mort est ivresse pour qui boit son lait amer
Je t’écris de là où je suis tombée un trou noir enterrée vive un purgatoire
Je t’écris là où je n’ai plus peur où je n’ai plus ni reproche ni regret J’ai attendu longtemps pour renaître et t’écrire pour ce paradoxal chant expiatoire j’exhorte je m’évertue je me délie (la langue) je me fais polyglotte pour toucher ton ciel pour te consoler
J’aimerais que tu renaisses à ton tour pour que tu m’entendes mais de là où je t’écris je n’espère nulle réponse de ta part
Je te suis comme je t’ai toujours suivie depuis le début comme je te suivrai toujours je te suis à la trace je te déploie comme tu ouvres tes ailes comme tu trouves les courants favorables (tu t’ouvre aux) l’air lourd qui te porte droite courbe sinueuse tu suivras ta route ligne ou lignée tu seras celle que l’on suit comme guide celle qui tient l’os (comme son ombre) ceux qui t’aiment te suivront de près pas à pas passe-passe ce tour de la vie à suivre sa destinée Perle Vallens
Sur consigne de Mélanie Leblanc pour Mater atelier