atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Vivante

vivante mais morte dans les dunes…

Jamais vu fille plus gaie, plus enthousiaste, plus vivante. Jamais. Toujours le sourire. Toujours aimante, aidante. Pleine d’allant. Aucun recul devant la vie. Jamais elle n’aurait fugué. Je leur ai dit et répété. Vous comprenez, nous étions très « famille », je leur ai dit.
Vous savez, je l’ai tenue sur mon ventre, elle gigotait déjà. C’était ma première-née. Elle était la vie même.
J’ai vu mille fois le fond de ses yeux. J’ai vu sa silhouette d’arbre frêle, ses branches vivaces, ses feuilles remontées vers la lumière.
Je l’ai vue grandir et s’épanouir. Je l’ai vue rire, aimer, boire, manger, danser, sauter. Je l’ai vue trébucher, tomber et se relever. Je l’ai vue saigner et je l’ai soignée. Je l’ai consolée comme toute mère fait.
J’ai aimé ce que j’ai vu d’elle, j’ai été fière. Elle n’a eu besoin de personne pour délimiter ses espaces, pour asseoir sa personnalité. Elle était plus grande que la moyenne. Je ne parle pas de la taille mais de l’être, de l’aura.
Je l’ai vue marcher dans la vie sans frayeur, j’ai vu son insouciance et ses plaisirs. J’ai vu qu’elle serait heureuse. Elle allait devenir une jeune femme formidable, avant d’être fauchée dans ses vingt ans. Elle serait devenue une femme formidable si son chemin n’avait pas croisé celui de ces deux monstres.
Elle aimait tant faire la fête , elle était un modèle pour sa soeur. Le carnaval était une date importante, et chaque année, elles en étaient. Elles n’auraient manqué ça pour rien au monde, vous pensez !
Je l’ai vue ce jour-là, radieuse. Elle portait du bleu, brillant, satiné, assorti à ses yeux. Je l’ai vue si rayonnante, si pleine de vie.
Je l’ai gardée intacte dans sa jeunesse, je l’ai gardée enfouie en moi encore vingt ans avant de mourir moi-même.
Maintenant que je suis morte, je ne vois plus rien.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Les ombres

Je ne sais pas ce qui me plaît autant dans les ombres.
Peut-être le fait qu’elles marchent avec moi.
Je n’ai jamais su si elles me suivaient ou me précédaient. Parfois je leur marche dessus, comme ce chien qui n’avance pas assez vite ou qui zig-zague juste devant (et l’ombre marche sur l’ombre du chien).
Peut-être parce que les ombres bougent tout le temps. Sans le souffle du vent, sans les jeux conjugués du ciel et du soleil, les ombres ne bougeraient pas autant. Elles déjoueraient la lumière.
Les ombres ne sont jamais totalement immobiles mais elles hésitent, elles volettent, elles vont et viennent autour de moi, elles ont l’air d’arrêter un instant puis elles repartent. Jamais elles se se superposent parfaitement, jamais elles ne font corps. On a toujours l’impression qu’elles nous fuient sans nous quitter. Elles ne savent pas ce qu’elles veulent.
Elles ont l’air de mener une garde rapprochée, parfois très rapprochée. Plus proche, il faudrait se couper un pied, ou une main. Si on se réduisait ainsi, notre ombre se réduirait d’autant.
Des contes existent où les ombres disparaissent et c’est une catastrophe sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une perte d’ombre peut-elle être mortelle ?
Peut-être que l’ombre me rassure. Tant qu’elle est solidement, indéfectiblement attachée à mon corps, je ne suis pas encore morte.
Les morts ont-ils une ombre ? Ou ne sont-ils eux-mêmes que des ombres. C’est ce qu’on dit.
Ou dire que je suis l’ombre de moi-même, si je suis à peine vivante.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

P.

L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.  
Elle éclate et c’est de la joie pure. 

Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. 
Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit. 

Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère. 
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long. 

Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne. 
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire. 
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ? 
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche. 
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide. 

Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse. 
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite. 
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés. 
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut. 

Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée. 
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête. 
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien. 
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard. 
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Chemin

Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.

Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.

Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit. L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.
©Perle Vallens

écriture·fanfiction·prose

Cher Daddy

Twin Peaks, le….
Cher Daddy, je suis incapable de dire quel jour on est, j’ai perdu cette notion-là. J’espère que cela ne te choque pas que je te dise Daddy plutôt que Dad. Parfois, je me sens moi, jeune femme, parfois, je me sens toute petite. Là, je crois que je suis redevenue une très petite fille.
De là où je suis, je vois votre vie nébuleuse, floue, voilée de gris, comme couverte d’un linceul. Je sais juste que nous sommes quelques jours après ma mort.
Je ressens encore ce froid glacial qui m’a envahie, Daddy, quand tu m’a tuée. Ce froid glacial dans ton regard. L’acier tranchant vif de ton oeil autre et tes mains serrant mon cou. L’air n’arrivant plus dans mes bronches, j’en perdais mes cris. L’épouvante me suffoquait autant que l’absence d’oxygène, cette évidence que ce fut toi, Daddy, qui me tuait, ce monstre sauvage, cette soif de sang, à l’intérieur de toi, me lapide, me lacère autant que tes mains crochetées à mon corps.
Au moment où la vie me quitte, Daddy, elle fuit par mes pores, comme si j’étais trouée de toute part. Ce reste de chaleur et de vie toutes concentrées dans tes mains de mort. C’est de là, de ce seul endroit que je ressens tout, ton amour et ta haine mêlées, la vie que tu m’as donnée et que tu me reprends, la brûlure du feu et de la glace, je suis pleine et vide de toi, toi qui me quittes, Daddy. Parce que toi et la vie c’est pareil.
La vie me quitte, la vie m’a quittée parce qu’aujourd’hui ou hier c’est pareil pour moi.
Fire walks mais ne me rechauffe pas
Je sais bien que c’est Bob, pas toi. Je sais bien que c’est lui le monstre, pas toi. Toi, tu le devines, tu ne le sais pas vraiment, tu es en plein déni. Tu redeviens l’enfant que tu étais. Apeuré toi-même, inconscient de tes gestes, de la folie meurtrière qui t’étreint.

Je t’ai vu Daddy, tes cheveux blancs, tes dérapages, je t’ai vu dansant avec mon portrait, j’ai vu tes larmes, tu sais. Je t’ai vu sous son emprise. Je t’ai vu et c’est lui que j’ai vu dévorer quand tu regardais Maddy. Il la fixait comme si elle était sienne, comme si elle était la prochaine.
Par pitié, Daddy, débarrasse toi de lui ou il risque de la tuer aussi.
Tu sais je me rappelle ta tendresse quand je n’étais encore qu’une fillette, nos parties de pêche, nos chansons à tue-tête, nos séances de mots croisés. C’est comme ça que j’ai appris à écrire je crois. Je me rappelle que tu me faisais voler dans les airs, lorsque nous dansions ensemble. Je me rappelle Glenn Miller et Frank Sinatra. Je t’entends encore fredonner à mes oreilles pendant que je tourbillonne dans tes bras. Je me rappelle ta bienveillance, ton adoration de père. J’étais ta fille unique après tout. Je t’ai vu tellement effondré, Daddy, devant ma dépouille. Je t’ai vu si absolument désespéré.
Tu n’es pour rien dans la tragédie, sois-en persuadé. Le seul responsable, c’est lui. Tu n’es qu’un moyen de transport pour son âme vile. Tu es toi aussi victime, toi aussi sous son emprise maléfique, comme d’autres avant. Tu le sais, au fond de toi, tu connais le sens de tout ça, tu as reconnu sa présence fétide, son haleine de mort. Elle date de ta propre enfance.
Je le sais car là où je suis, j’ai accès à tous les secrets, à toutes les vies cachées d’hier. Je sais ce qui s’est passé.
Je t’ai déjà pardonné, Daddy, je t’ai pardonné le jour même où tu m’as tuée. Je te pardonne chaque instant de ma non vie depuis, chaque moment passé à t’observer, et à le voir, lui, derrière certains de tes actes, certains de tes regards. Sache que tu n’es pas lui, sois en persuadé.
Voilà ce que je voulais t’écrire. Et aussi te dire que je t’aime, que je t’aimerais toujours, parce que tu es mon Daddy adoré, que je sais que bientôt nous serons ensemble.
Je t’embrasse tendrement,

Laura
©Perle Vallens

Fanfiction écrite en « atelier » d’une heure avec mes filles, sur le thème « angst-confort », relations familiales. N’étant guère familière du genre, je me suis reposée sur du connu même si je n’ai pas vu la série de David Lynch depuis longtemps…

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

Hommage à Pina Bausch

Pina Bausch, portrait. Courtesy Fabienne Cabado © DR

Ils disaient que j’irradiais, que mon aura les englobait tous, que je les survolais sur la scène.
Ce que je voulais, c’était dans mes très longs bras, dans le bleu de mes yeux, dans de très légers petits sourires, dire le dévolu.
Ce que je voulais, c’était dire le mouvement en un seul mot.
Ce que je voulais c’était trouver une langue, une écriture dans les corps.
Ce que je voulais c’était que chacun traduise l’intraduisible, qu’il dise l’invisible.
Ce que je voulais c’était que chacun me confie son intime restitué, tous ses âges, ses rêves, sa fragilité et sa force d’être, jusqu’au dépassement.
Ce que je voulais c’était que chacun exprime sa propre interprétation, que chacun soit conscient de sa propre énigme, du mystère et du savoir-faire de sa jouissance.
Ce que je voulais c’était les percer à jour, traverser leurs vérités, lire leurs corps jusqu’à l’ossature, ce qui y est enfermé, ce qui remue à l’intérieur, ce qui doit se libérer de sens.
Ce que je voulais c’était trouver en chacun l’état de corps, son symptôme émotionnel, la résurgence du désir juqu’à la violence.
Je ne leur disais jamais il faut ou il ne faut pas. Ce que je voulais c’était que ça leur vienne comme une grâce.
Ce que je voulais, ce n’était pas donner des explications mais des sentiments. Ce qu’il faut c’est ressentir.
Ce que je voulais c’était parler de notre immense besoin d’amour.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·dessin·prose

Au fusain

J’ai suivi la piste des premiers hommes
Je l’ai suivie d’instinct du bout de mon fusain
J’ai suivi un tracé ancien mal défini mal dessiné
J’ai suivi un certain horizon
moins lointain que ce qu’il ne paraît
J’ai suivi maints et maints visages
comme des appels par leurs noms
J’ai suivi les ossatures dans le tremblement de la main
J’ai suivi chaque profil dans le flou de l’histoire
le défilement de leurs frères
J’ai suivi ce qui fait de leurs folies figure humaine
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

de je à toi

Je ne te vois pas mais je te sais, je te sens. Tu es là, quelque part dans l’espace infini de ma wifi. Je mange mon fantôme quotidien. J’avale mes propres couleuvres.
J’allonge une main vers toi, la longueur d’une page (presque) et ta main absente me disperse, me court-circuite. Je disjoncte, je ne suis plus à la terre.
Je te parle dans ma tête et ton regard absent me frotte. Ton acide me troue. Je me liquéfie.
Bleue ta voix à distance. Feu ton souffle me rougit à blanc. Je brûle encore, le sais-tu ?
Entends-tu quelque part l’histoire qui raconte le désir ? Saurai-je effacer la distance ? Aurai-je le courage d’articuler ton nom à pleine bouche ?
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Eclaboussée

je me dirige à la baguette
je ne me passe rien
posture droite rigide du corps
et de l’âme verticalité
impeccable
je parque tout un troupeau
au garde-à-vous
dans mon ventre
toute vie contenue
rien ne dépasse
le vent souffle à travers sans rien déranger

il ne manquerait plus que ça
une tempête un tsunami
qui gronderait tout au fond
qui organiserait sa propre fronde
se lève descend en toi – même –
brise les ponants supprime le nord
ce grand désordre ourdi
cet affolement dans les flux
dans le flot qui jaillit
tout t’échappe tu ne gagnes plus rien
à empêcher

je me laisse ravager submergée par
quelque chose que je ne connais pas
la vague peut-être
de la vie
déferle devenue typhon
là où j’étouffais
mes poumons explosent
d’un rire inconnu
dans le gras du corps
un ras-de-marée
abrase l’horizon
et lance une lumière
douce elle coule
à mes pieds
je suis inondée
je patauge dans la joie
éclaboussée
©Perle Vallens