atelier Laura Vazquez·écriture·montage photo·photo n&b·prose

On dirait

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Les mains dans la terre

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts.
Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie.
Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux. C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Ecoute

Ecoute
Ecoute ce que le ciel convoie
Ecoute ce que le vent te veut
Ce que tu n’entends pas de prime abord
Ce que tu devines dans l’obscurité
dans l’opacité du langage
dans le silence qui oblitère
Ecoute ce que tu ne sais toi-même
prononcer
Ecoute ce qui devrait te guider
Ecoute comment te conduire
à destination
là où les traces retentissent à l’oreille
où les pluies laissent un sillage
au cœur de ta sécheresse
là où tu te laisseras grappiller le cœur
Ecoute si tu n’es pas sourd aux extensions
musicales de l’inaudible
si tu te laisses bercer par la dimension
fleuve du silence
Ecoute car c’est dans le mystère des choses
que tu te trouveras toi-même
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

L’oeil et le photographe

Chambre noire. Bains chimiques, l’image s’imprime sur le papier qui flotte. Lumière rouge. Voix basse. Le photographe dialogue avec son propre oeil.

Le photographe : Pigments ou pixels parfois, mon oeil, tu fais semblant de ne pas distinguer. Tu te perds dans les noirs, dans leur profondeur. 

L’œil : Je suis décidé, je me décille à mesure que je pénètre dans les noirs. Entièrement. Je m’y fonds. Je deviens le noir. Toi, tu restes en bordure. Tu te raccroches aux gris. Tu ne te laisses pas absorber facilement.

Le photographe : Je suis attentif au motif, à la forme, à l’architecture, à l’esthétique. Mais surtout, je m’applique à traverser les moments qui s’offrent, là où se trouve aussi la vie. Toi, tu ne prêtes attention qu’à l’abîme du noir.

L’œil : C’est faux, offre-moi la couleur et je jubile. Ma pupille s’exerce à voyager dans toutes les demi teintes, dans toutes les nuances. Je bois le souffle de la couleur, je m’emplis d’elle. Vois comme ma pupille se dilate, j’y fais entrer tout un univers. 

Le photographe : Mais c’est le mien ! Tu t’appropries ce que je vis, tu restitues au mieux ce que cerveau te dicte. Il te dirige comme je dirige l’objectif de mon appareil. Cet œil second, cette ouverture sur le monde. Entre toi et lui, je vois double. 

L’œil : Les procédés techniques ne m’intéressent pas. Je veux juste l’ombre et la lumière. Je veux sentir leurs variations sur mon cristalin, je veux juste les sentir palpiter. Vois comme mon iris s’agrandit. C’est pour toi, pour que tu profites au mieux de ce qui t’es offert.

Le photographe : Merci mon oeil de t’ouvrir ainsi, de toucher de la pupille les émotions du monde. Sans toi, je serais aveugle, quel sens aurait ma vie ?

L’œil : Sans moi, tu aurais cette discussion avec ton oreille. Sans moi, tu serais peut-être musicien.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Des images

C’était un mirage sans doute. Une image mais floue, que l’on déflore d’un œil suffisamment perçant, un oeil comme une lame. Une image comme une peau que l’on s’empresse de dépecer. Peu à peu, la pellicule en surface s’en va. Il suffit de peler suffisamment. Alors on atteint le cœur des choses. 

En fait, on pourrait voir avec les mains plongées dedans. La façon un peu sale de voir vraiment, aussi avec le ventre. Elle sait qu’on ne peut parvenir loin qu’en y mettant les doigts, qu’en se confrontant au sang. C’est là, dans la chair et le sang qu’elle y voit clair. 

Je dois exercer ma vue. Voir en profondeur. Ce serait comme développer un don de clairvoyance, tu vois ? C’est une histoire de vision au-delà des apparences. Parce que ce que tu aperçois n’est qu’apparence. Je sais, dit comme ça, ça a l’air con. Tellement une évidence. 
Ce sont les aveugles qui voient le mieux car ils ont acquis une sorte de double vue. Je devrais me crever les yeux mais je n’en ai pas le courage alors souvent, je les garde fermés. Je les ouvre seulement pour moi-même.

Elle ignore la pelure de peau qui recouvre les souvenirs. Ils sont un cahier d’images foutraques, bordéliques, consultables à l’envers, ou au hasard. Feuilleter de façon aléatoire, c’est bien aussi, pense-t-elle.
Merci mon dieu de placer autant de faits réels dans mes mirages, autant de réalité dans mes déserts.

Elle ignore exprès que les souvenirs ne sont qu’une version revisitée des choses, qu’elles n’ont de réalité que l’apparence sensorielle, qu’elles sont aussi éloignées émotionnellement du réel qu’une oasis. Mais elle fera semblant d’y boire. Elle fera semblant d’y croire. 
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager. 

Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte. 
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte. 
Je flotte mieux loin de la foule.

Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs. 
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.

Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ? 
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler. 

Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? » 

Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Froid

Fuis, froid
ton humeur broie
ce trop blanc
gel à prise rapide
fige trop vite dans les veines
ce que tu laisses à ma peau
bleuie cassante
crisse comme cristaux
me scie en surface

ton souffle gris
m’atteint avec la précision
de mille lames
m’entame ton vent
vif pure glace agglomère
en congères intérieures
m’entaillent gués à découvert
stalactites ou couteaux
ni ne montent ni

ton baiser n’a rien
d’ardent rien mais mord
dedans ma chair
frigide ce givre
que tu sculptes
dans mes entrailles
tes élégies me laissent
de marbre plaquée
dans mon hiver

mon feu finira bien
par te faire fuir
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Stroboscopique

La tête danse sous un chapelet
de cheveux emmêlés
On passe sa main et c’est
comme chercher l’aiguille
dans la botte de nœuds


chaque incisive perce
le matin au même endroit
précisément là où il saigne
il faut laisser au jour
le temps de cicatriser



la lumière a des pulsions
fait des zooms exprès
des effets stroboscopiques
elle refuse de caresser le sol
à la fin elle se réfugie au ciel

©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

là où je vais

là où je vais tu peux venir aussi
là où je vais on peut tous aller
aller à l’ouverture à la porosité
à se remplir dans les creux
à se déverser en vagues successives vers
à se répandre en ondes concentriques
en ondes radio et lumière
en voix diverses parfois subversives
et ce n’est pas grave
et toi aussi tu peux te disperser
dans tous les axes sans gps
tous les azimuts tous les désordres
du monde tous les horizons
se diffuser sans se répertorier
loin des censures et des souffles inversés
des courants contraires
la force qu’il faut tu peux la puiser
en toi-même ou dans les autres
cela te tire vers l’avant pour mieux traverser
sans regarder mais voir ce qui s’écoute
toucher ce qui s’entend
c’est l’invisible qui te tire le mieux
qui te vit cette source vibrante
en toi ce feu ces flots ondulatoires
toi aussi tu te laisseras dévorer et recracher
par les visages par les énigmes
qui nous devancent sans frapper à la porte
n’avertissent pas mais surgissent à l’improviste
et c’est là dans ce cœur battant des effets de surprise
que tu trouveras de quoi chérir de quoi chanter
toi aussi
©Perle Vallens