atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Passerelle du canal

De cette passerelle brumeuse qui surplombe
une rivière inconnue (qui n’est pas la Seine)
un cours d’eau sombre d’hiver
me revient celle éclatante
de bouquets de jeunes gens
de bribes étudiantes
de pleine joie jusqu’au bord
de cet air d’été
léger sans conséquence
ni certitude que souffle coupé
ce n’est pas le soleil acéré 
mais la lame de tes pas
quelle autre évidence
que sang qui déborde
ce n’est pas le fleuve
si ce n’est dans mes veines
si c’est pour défaillir
serait-ce dans tes bras
qu’enfin la bouche cueille
la première salive la saveur
de tes lèvres
que j’avais déjà bues
(mais seulement en rêve)
aveuglée je devine
ton désir à la voix
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Reboot

On sait ce qu’on a à faire
Activer ses entrées (et ses sorties de route)
Ouvrir tous les fichiers tous les documents
Sélectionner chaque élément non classé
chaque registre non inventorié
chaque image détériorée
car matrice non opérationnelle
car menace de bloquage système
Transférer tout ce qui a été infecté
ce que la vie a virussé
Tirer à vue liquider le mode échec
Quitter le port tant qu’il est encore temps
Optimiser ses garde-corps
Scroller mieux, scroller loin
Spamer toutes ses peurs
Vider son stockage mémoire
Ne pas parler, laisser faire l’attente
Régler son désespoir sur le pas de l’autre
Passer par pertes et profits chaque déficit chaque détresse embryonnaire
Renommer tous les dossiers classés sans suite
Enregistrer chaque modification dans son disque dur dans ses discours intrapersonnels
Réamorcer ses fusées de détresse
Réinitialiser son gps interne à la recherche de son nord de son nom
Etirer sans cesse ses muscles et ses nerfs
Initier des métamorphoses, des modifications profondes
Entrer des métadonnées dans ses circuits
Troquer l’eau contre l’alcool
et l’huile de coude
Puis redémarrer ou se mettre en veille
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Trottoir noir

Là c’était là
c’était la nuit
nuit froide et noire
d’un noir troué de halos
reflets jaunes sur le trottoir
comme cratères
où m’effondre
où relève où retombe
où creuse encore
la veine noire de la nuit

la vue se cogne
se brouille
floue de larmes
lointain mais ici
si s’en souvienne
les cris ne se voient pas
maudis hurle suraigu
un ton au-dessus
d’arrache-tympan
la vie se sauve
en courant

la course à rien
les jambes portent molles
l’essoufflement la rage
le grondement atteint
à la gorge pleine
d’ombres de trous de trottoir
bouche bave se vide
ventre ne digère rien
recrache son venin
son noir de nuit
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Un reste de désir

Masse
Masse et masse encore
les membranes
tout passé sous contrôle
sous contraintes

Presse et expulse ce qui doit l’être
par la force si nécessaire
Extrait la charge de plomb
Dévie les tirs du réel toutes ses balles

Décolle désassemble
si l’essentiel est ailleurs tiraillé
loin des passages de sommeil
loin des assaillants de tes rives

Craque les coutures et agrandis
tous les espaces pleine peau
bois les sons des craies
celles qui crissent sur ton corps noir

Désarticule déstabilise
déshabille les habitudes
les crachins de fièvre t’attendent
peut-être au bout du printemps

Dément ce qui a été dit
Contient le flot des paroles
remise-les et replie bien serré
la forme du mot gésir

Mesure l’empan des silences
ce vers quoi tu peux avancer
Aspire fort le bleu les brisures
la coquille de l’œuf non encore éclos

C’est là dans les débris dans détritus
dans l’instabilité des résidus
que tu trouveras
un reste de désir
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Qui sait ce qui

Ce qui bruisse
ce qui passe devant tes yeux
ce qui te traverse ce qui s’espace 
ce qui danse dans l’instant
ce qui s’obstine dans l’ombre
ne souhaite pas se dévoiler entièrement
reste une issue possible
laisse une trace en suspens
dont on ne sait par quel bout la prendre
ce bout du bout cette extrémité ultime
ne cesse de montrer son nez

D’instinct on la repousse
on prend ses distances 
on prend des dispositions 
on adopte des mesures drastiques 
L’espoir perdure dans ce qui te lève la tête
dans ce qui te lave le cœur

Rien ne se délaisse durablement 
dans nos entreprises de délestage
rien ne se met à la casse qui ne revienne
en pleine face façon boomerang
ce qui s’encrasse durablement dans nos mécaniques instables dans nos masses tectoniques
est du ressort des circonstances
non atténuantes puisque en connaissance de cause

Nous passons un temps infini de flottaison
à éviter ce qui tombe en pluie 
qui nous atteint par capillarité 
nous étreint dans une caresse 
qui confine à la noyade
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Racines

réseau racinaire infiniment morcelé 
rhizomes enfouis enflent dans l’ombre
dans le souffle de la terre 
vivace sa tige est une lèvre 
dont on ne sait ce qu’elle embrasse 
si elle pousse vers le haut ou vers le bas 
ne sait où elle s’enfonce où elle perce 
des défenses invisibles
se berce respire les mystères 
traverse la roche se niche 
dans ses anfractuosités
ses ramifications y saillent s’incarcèrent
dessinent un labyrinthe de sève et de sang 
tissé des secrets de l’obscurité 
ses filets d’Arachné muscles tressés
lacis nerveux dessus-dessous 
sa vie dressée à l’envers 
dans le creux du monde
©Perle Vallens

Actualité·écriture·Oulipo

Ô Oscar, variation oulipienne

« L’association Zazie Mode d’Emploi a pour objet de développer et promouvoir les pratiques créatives inspirées des propositions de l’Oulipo, dans les domaines de la littérature, de la musique, des arts plastiques et de tout ce qui relève de la culture au sens le plus général ».
« Tous les ans, Zazie Mode d’Emploi choisit un texte de l’Oulipo jeté en pâture à qui veut bien s’en emparer. C’est là le pré-texte à des centaines de détournements, pastiches, hommages, sous forme écrite ou non ».
L’oulipienne de l’année est Clémentine Mélois et le texte revisité est Mâchicoulis et Chocoprinces. Il a donné lieu à 168 variations.
La contrainte que j’ai choisie est le « collier », seulement des mots contenant obligatoirement la voyelle « o« .

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

Le cœur de la ville

C’est sous le trottoir, sous le bitume froid, sous les couches de sédiments que bat le cœur de la ville. Il palpite dans les veines souterraines d’invisibles élans, de pulsions de vie, de vibrations. Sa voix basse murmure en nous sans que nous le sachions. Dans ses bouches naissent des mots indicibles qui remontent en sourdine, aux surfaces d’asphalte, aux immeubles de béton. Chaque mot inaudible sa direction qui nous fait mettre en pied devant l’autre, par quoi nous tenons au sol, qui fait de nous, arpenteurs urbains, ses disciples muets et disciplinés, dans l’obtuse obscurité des choses. Le cœur angulaire bat et brille dans sa nuit de catacombe et personne ne le voit.
©Perle Vallens 

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Les mots raclent

Ouvre la bouche et dis
les mots bloqués
ce plombage dentaire
qui empêche qui chasse
à coup de brûlure
à coup de tremblements
mauvais rinçage des gencives

Les mots sortiront tôt ou tard
ils feront bien ils fredonneront
ils auront su garantir leur floraison
leur fluidité pleine salive
leur folie douce aspirée
par l’autre bouche
ils sont nourriture ils sont boisson
ils sont vérités au fond des ventres

Les mots maladroits
fausse route dans la gorge
ouvrent de vieilles cicatrices
des fractures des failles
raclent les lèvres
traversent au mauvais endroit
en dehors des clous
se rattrapent où ils peuvent
leurs serres autour des cous
étranglent et c’est sans faire exprès

Ils s’en excusent ils trouvent
ce qu’il faut pour adoucir
les plaies le pire le plus dur
est aussi le plus durable
les mots ne passent pas
ils restent en travers
d’autres venus à la rescousse
tentent le tout pour le tout
percent de nouvelles voix
pour poser baume plutôt que bombe
pour anéantir les champs déjà minés

Le bec des mots pique autant qu’il caresse
©Perle Vallens

Ce texte a été rédigé sur une proposition de Laura Vazquez dans le cadre de ses ateliers d’écriture (ici sur instagram). Un certain nombre de textes écrits lors de ces ateliers sont ensuite publiés dans la revue en ligne Miroir, qui diffusent ainsi de nombreux textes, base de données riche, dense, poétique et littéraire. Des bribes très inspirantes.

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Basculer

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré
Il y a la voix qui me grimpe aux tempes 
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, accrochés à tes cratères où je glisse
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige 
s’il n’y a pas cet arrêt sur image 
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement 
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer
©Perle Vallens