Emotion·Erotisme·poésie

Entre les rails

train regard

Le train. L’attente. L’inquiétude. L’horloge. L’assise. Le soulagement. L’ébranlement. Le roulis. Les regards. Les bruissements. L’indifférence. Le train-train.
Un livre que l’on prend et que l’on repose, entre deux respirations saccadées. Un oeil sur l’écran tactile, un doigt en alerte qui guette un sms. Une bouteille d’eau pour tromper la soif qui trompe l’angoisse.
Je regarde par la vitre le paysage qui défile, une lumière brouillée, un grain incertain. Je ne vois rien hormis ton visage net, ton sourire large, qui se détache parmi les branches des arbres, au milieu des nuages. Un oeil comme une étoile qui brille en plein jour. Un rouge aux joues d’un temps qui défile. Une neige transparente qui tombe comme un rideau devant les yeux. Les flocons se déposent, gros, brumeux, sur les paupières en feu.
Ci-gît la voyageuse, la fugitive d’où émerge l’oeil vierge dans l’attente d’un brasier, dans l’espoir d’un ange. Embrassée entre les acoudoirs, elle glisse entre des bras plus dangereux que le désir, entre des rails plus sombres que celui du train. Le sang épaissi bouillonne sous le tissu. La pression s’accentue, gagne la trachée, assèche la langue, ouvre d’autres digues, l’emprisonne toute dans le piège refermé. Déjà, le train est arrivé.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Plat du jour

oreille nb

La nuque s’étale, s’allonge, s’emballe de chevelure. Magie du feu, l’encolure brunie au gel de la brûlure. Au sol, une phalange soulève un linge, s’aventure, prolonge plus loin l’assaut, tranche le souffle en deux, assaille les chairs. La vie se brouille en double vue, tracé de près en lignes courbes. Un giratoire cafouille dans les plis. Doigts piégés bougent à peine, assagis. La raison chancelle et s’affole entre deux arpèges, fléchit et se morcelle, émiettée dans les effluves tièdes d’une narration bien connue, d’un chant familier.
Chuter en silence, s’alléger du fardeau de l’absence, manger seule un festin anonyme.
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

D’or

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Rêver le scintillement, voir l’ambre se refléter dans l’onde du regard. Elle brille dans les flaques que la pluie a laissées, une mare comme un miroir qui chuchote des histoires qu’on se raconte, seul, le soir venu. Couronne nocturne, un feuillage d’or flotte nimbé de lumière, une parure sous la lune, un éclat dans la moire obscure filetée de grisaille. L’âme déployée s’envole dans le noir, verse son obole au ciel avant le dernier sommeil.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Voyeuse

Ilse Bing autoportrait 1931
Ilse Bing autoportrait 1931

Elle vadrouille, un peu volage, émaille, égrenne, fouille, l’oeil ouvert en grande largeur, focale frémissante entre les cils, resserre la vision floue, exerce sa pupille. Elle sillonne de l’un à l’autre, ici et ailleurs. Elle papillonne au gré du vent et des tourments, des humeurs et des tristesses. Elle tisse sa frénésie oublieuse du temps qui passe dans les effets immobiles, dans l’immortalité de la lumière. Pilleuse d’âmes, elle grapille des mots et des images. Elle en trace des lignes et des lignes d’histoires qu’elle se raconte. Elle en tricote un maillage bien serré pour l’hiver, pour les porter en bandoulière, côté cœur.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Viens voir la rose

rose sepia

Viens donc voir si la rose a caché ses épines, dardées sous les cils, acier qui brille, brins de métal. Viens voir si elle a gardé ses pétales, ceux qu’elle n’a pas encore perdu, qu’elle ne t’a pas offerts, une soie défraîchie, une couleur passée, un charme ancien embaumé de sépia, ce petit rien de précieux, elle n’a plus que ça.
Viens donc voir si la rose a encore une fragile douceur, une embellie fugace, si elle s’empourpre l’âme ou si elle la bleuit, si s’échappe au loin la brume de son lit, si ses larmes s’envolent, parsemant d’eau de pluie ses feuilles tapies sous la robe, l’arsenal qu’elle dissimule. Viens voir par là, vois tu la rose, elle n’attend que toi, que tu la cueilles encore, et qu’encore elle repousse sous tes doigts…
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

Jours ocres

joursocres

L’été se morcelle et meurt dans le sillage des fruits mûris, à l’ombre des épillets. Les feuilles s’émaillent d’un salut mordoré. Les fleurs émaciées baignent encore dans le reflet pâli et s’effacent dans les pétales repliés, dans la grâce des soies fanées.
L’ambre que l’automne dépose en toucher scintillant se cueille en rayons tièdes sur la peau qui frissonne. Le fleuve de l’oeil brille à travers la paille claire du soleil, en crues limpides, en éclats verdoyants.
Las, l’été s’abandonne aux bras pourpres, recolle ses bris de lumière, les derniers fragments d’or, toute la gloire d’une saison passée.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Matière grasse

matière grasse

J’aimerais trouver des mots gras, t’en tartiner la panse, beurrer ta couenne. Des mots denses pour t’enduire la carcasse, t’en vêtir, t’épaissir un peu de moi, te farcir de mes pensées. Des mots gluants qui collent à ta peau pour te tenir chaud. Je ne trouve que des mots lisses, mous, qui glissent, s’effacent si vite. Des mots légers, des plumes sur l’oreiller, de l’air plein les joues, des voyelles envolées. Des chants sur le bout de la langue, des flots qui hésitent à se lancer et s’éteignent sous le palais. Un mantra silencieux pour télépathes. Des mots qui brillent en silence, qui se respirent à grande goulée. Des mots muets.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cascade

cascade

L’écho de ton silence frappe à l’orée de ma tempe, inlassablement. C’est un roulis assourdissant. Cela tourne à l’envers dans le tambour de mon cerveau. Lavage à grande eau, ne séche jamais. Larges pensées jamais ne se chassent totalement, elles reviennent en ondes vives, toujours vers toi. Cela bruisse en fines gouttelettes ou cela vrombit en cataractes qui éclaboussent tout sur leur passage. Des milliers de bulles éclatent d’un coup, explosent en flots sous la peau.
D’un vertige se jeter à l’eau, ne cesser de choir, se laisser dissoudre. Ivresse de la rechute.
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

Pampa

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L’inflorescence blanche balance entre deux cieux, vigie penchée sous le joug des ombres douces, la course des nuages au-dessus des pierres sèches chatouillées par le sable. L’orteil raconte une histoire ancienne, un vieux conte qui s’égrenne, chaleur grège sur la peau. Dans l’air flotte une chanson que nul n’entend mais que l’oeil boit, chauffé au feu de l’ivresse végétale. Le vent agite un choeur d’images qui se mange par petites touches, qui se laisse lécher longuement. L’âme allongée entre les plumeaux remâche une soie dessillée,  les rides du souvenir, les soupirs du passé. Que se prolonge encore un peu la magie de l’enfance…
©Perle Vallens