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La mer scie

Le seul mouvement qui vaille, la vague. La mer avance et recule avec une constance qui force l’admiration, qui suscite l’effort repetitif. Avancer puis reculer pour mieux avancer, pour encore reculer. C’est la répétition, la même façon perpétuelle de continuer. Le ressac de chacun, ses échecs, les échappatoires, les reculades.
La mer ne se soucie de rien d’autre, elle avance et recule. Elle scie le temps en deux mouvements. 
Elle scie dans le vide de la vague qui se remplit aussitôt, elle avale le vide et se remet à scier. elle scie sans fin depuis si longtemps que le sens a été oublié. Personne ne sait, personne ne se souvient. 
La mer scie sans cesse dans la simplicité, elle scie dans l’insouciance. Elle passe et repasse sur les impatiences, elle les use à force, elle assure une certaine continuité des choses. Il n’y a qu’à suivre le mouvement.
©Perle Vallens

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Traité pratique d’ophtalmologie

Au viseur, voir loin, par-delà l’ossature, par-delà l’espace clos et les jointures, par delà les possibilités. Voir avec précision, avec suffisamment de persistance et d’acuité, exercer son sens de l’observation, son sens de l’à-propos, de l’à-coup, de l’accélération imprévue des événements, sans transition, sans déperdition des détails. Voir avec clarté la désinvolture, l’absence d’objectif, la démesure de la désolation. Voir et se garder d’interpréter, se laisser imprégner par ce qui est vu. Il faut basculer de côté. Il faut garder ses distances, biaiser le regard. Il faut répartir les sensations, les laisser émerger, pointes d’iceberg à la surface, les suivre, les installer en soi, durablement. Il faut apprendre la lenteur, ralentir le temps et l’espace entre l’envol et l’atterrissage. C’est ce que font les oiseaux pour laisser le moins de plumes possible.
©Perle Vallens

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Bon pied

Le pied se pose toujours au bon endroit, celui du nouveau pas, du bon passage, du passé au présent. Il se pose à la bonne place. Il tient son rôle. Il le connaît par cœur depuis le temps. Le pied connaît la leçon. Il connaît la chanson depuis qu’il a deux ans. La mélodie n’a pas changé. Il faut dérouler. Il faut chanter le déséquilibre provoqué, l’art de se rattraper, la maîtrise des orteils, l’assurance du talon. Le pied connait bien la marche à suivre.
Parfois, le pied aurait besoin d’une béquille, d’une semelle orthopédique pour réparer l’incertitude du pas. Le pied qui hésite renvoie à quelque chose d’ancien, quelque chose d’enfance. Le pied hésite à passer le cap, à passer le pas. Il hésite à s’aventurer. Il a sans doute peur de l’incertain, de l’à peu près. Le pied n’aime pas les surprises, ni les entorses. Il suppose qu’il peut rester encore un peu immobile avant de se poser plus loin. Il s’imagine que le chemin peut venir à lui. Le pied change d’avis en fonction de l’aspect de la route. Il a besoin d’un minimum de confort, d’un peu de confiance. Il a besoin d’assise et de stabilité, il a besoin de prendre une grande inspiration avant d’avancer.
Le pied n’avance pas masqué, il se pose franchement, bien à plat, ventre à terre. Finalement, il faut se jeter à l’eau sinon on fait du sur place.
©Perle Vallens

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Bouche, ouvre-toi

Ta bouche n’est pas vraiment une bouche. C’est à la fois une porte, une serrure et une clé. C’est une entrée et une sortie. C’est une route secondaire. C’est une aire d’autoroute.
C’est une paire de ciseaux. Ce qui coupe et ce qui est coupé. Ce qui mord et ce qui est mordu. Ce qui mâche, ce qui est mâché. C’est une arme à double tranchant.
Ta bouche, c’est un radiateur pour les hivers trop longs. C’est la braise et la cheminée, la chaleur du corps, le feu qui circule à l’intérieur, qui couve dans la trachée, qui tranche le froid au couteau.
La morsure de l’air se travaille mâchoire dégagée, ouverte sur l’inconnu. L’incision fait couler ce qui reste de vie entre les dents. Desserre, ouvre, dévore. Les bouches entravées ne sont bonnes qu’au silence.
©Perle Vallens

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Noyade autorisée

Elle fait la planche, elle fait la morte, elle fait le compte de ses années. Tout cela n’est pas si long, tout cela est peut-être un jeu.

Elle fait une offrande. Elle s’offrirait sans contrepartie pour un peu d’amour et de considération. Elle s’offrirait bien des vacances, très loin de toute réalité.

L’eau accueille ses cheveux. C’est déjà une offrande. C’est déjà un gage de bonne conduite. Les alevins votent pour. Les poissons se méfient. Ils restent toujours à l’écart, ils restent à l’ombre des rochers, ils restent en sous-marin, en sous-main des basses besognes.

Elle flotte en surface, ses cheveux coulent. Un jour, elle les coupera pour de bon.

Elle souffle par la bouche et le nez, elle souffre comme les animaux. Elle s’offre encore un peu tant qu’il fait jour.

Elle se baigne dans l’eau sale. L’eau de vaisselle, l’eau délavée, l’eau vaste qui sait la contient toute, l’eau qui sait l’emprisonner.

Un jour, elle se laissera baigner, laver de tout. Un jour, elle se noiera entièrement dans la vie.
©Perle Vallens

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Corps, dis-tu

Le corps n’est ni ami ni ennemi mais il nie toute proximité de près ou de loin.
Il passe des accords qu’il ne respecte pas. Il fait scission, il préfère.
Il prend ses distances. Je le prends par mes sentiments. Il me prend de haut. A force aucun ne prend l’autre au sérieux.
Il héberge le temps d’une vie. Il rompt de façon unilatérale tout contrat passé à la naissance.
Le corps est comme ça, dilettante, divergent, disruptif.
Il est l’habitant unique.
©Perle Vallens