Emotion

Le manège

Riding the merry-go-round by Heinrich Zille 1900
Riding the merry-go-round by Heinrich Zille 1900

J’ai une prédilection pour les manèges anciens, leurs chevaux de bois qui montent et qui descendent, la mélodie joyeusement surannée de l’orgue de Barbarie, le pantin automate qui dirige de sa baguette la musique, l’abaissant et la relevant au même rythme que les chevaux, la peinture vieillie toujours illuminée d’éclats d’or et de bleu, le bois solide des colonnes doucement sculptées, la voûte décorée d’anges tout sourire…
Celui-ci, je suis montée dessus, changeant de monture au gré du temps, sans me lasser. Et puis un jour, j’ai fait un faux pas, je suis tombée du manège. Il ne s’est plus arrêté pendant longtemps. Je suis restée un moment debout, devant, à le regarder. J’en avais la tête qui tournait.
Puis, j’ai navigué dans un train fantôme, j’ai eu un peu peur, pour de faux, mais l’émotion s’est évanouie en sortant. Je suis montée sur la grande roue, mais c’était trop lent et j’ai eu le mal de l’air. D’en haut, je voyais mon carrousel, si loin. Je regrettais son rythme juste, le charme de son ambiance, les animaux sur lesquels j’aimais grimper à califourchon…
J’ai souhaité tenter les montagnes russes mais cette fois, cela allait vraiment trop vite. Le paysage passait à toute allure, pas le temps de profiter du paysage. Je suis descendue de cette nouvelle attraction un peu groggy et j’ai aperçu au loin le manège qui semblait vouloir ralentir. A mon approche, il s’est arrêté afin que je puisse monter. A la fin du tour (je vous vois, vous vous dites, un tour « normal »), il s’est arrêté et j’ai du descendre. J’avais envie de rester mais j’ai compris que je devais attendre à nouveau, attendre qu’il tourne, tourne, puis qu’il s’arrête pour me laisser monter…
©Perle Vallens

Emotion

LUV

Osage Alley

Exit « I love you ». Welcome « I luv U 2 ». Façon paresseuse d’aimer. Façon incertaine. Façon irréelle. Mensongère. Façon qui ne veut rien dire. Qui se dédouane. Qui se désagrège. Qui se prononce du bout des lèvres. Du bord de la vulve. A l’extérieur du cœur. Façon extra-large pour englober tous les luv possibles. Je t’aime, à peine. Moi non plus. Façon qui ne sait pas dire, qui ne sait pas ce que c’est que d’aimer. Aimer pour de vrai, pour de bon. Sans condition, sans contrepartie. Donner sans retour.
Luv c’est un jeu sans conséquence, un faire semblant de love, une marelle à ciel ouvert et changeant. Un coup de je te luv, un coup je ne te luv plus. C’est bien pratique, luv. Et si tout le monde se luvait un peu, pour voir ?
©Perle Vallens

Emotion

L’amour est un tyran

Retouchée avec Lumia Selfie

L’amour est un tyran, un ogre qui dévore la chair et le sang, qui réclame sa part chaque jour, qui puise dans la veine bleue son flot d’émotions, qui épuise en rançons quotidiennes. Il mord et émiette, il parsème ses cailloux, il en met partout. Un leitmotiv qui agace les nerfs, les met à vif. Une seule image, une chaîne, une geôle, sans répit. Un sourire, un regard, une sangle tellement serrée.

Je ne veux pas être tyrannisée, traînée au sol, écorchée, mangée sans faim. Je veux retrouver le calme quitte à hurler, retrouver la paix quitte à me battre. J’aimerais entendre cette chanson douce, qui murmure dans mes veines, qui s’écoule trépidante mais sans me déchirer. Je veux le désir sans concession, l’abandon sans préavis, le plaisir en déraison, mais pas la douleur aigüe de l’absence. Je veux me laisser bercer, entre deux folies, flotter en attendant la brûlure, m’endormir un peu avant la prochaine morsure. Laisser l’ange veiller au loin.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Un peu de printemps

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S’il suffisait de creuser sous la terre, de crever les bulles d’air, de pisser sur les ombres encore vivantes pour avoir la sensation de s’en sortir. S’il suffisait d’effacer les traces anciennes, de souffler sur le sable mouvant de la vie pour sentir la poussière humide du cœur. S’il suffisait d’un printemps pour qu’il se réchauffe. S’il suffisait d’une odeur de fleurs et d’herbes fraîches.
Et sortir de ma chambre forte…
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Sans toi

prenez moi

S’autoriser une jouissance facile
un doigt tendu
une bouche ouverte sur l’inconnu
l’air entendu de salope vernaculaire
à la première queue venue

La langue crâne
garde un air d’éternité
crache l’ardeur d’un autre
aux armes brandies
aux arpents perdus

Il faut se frotter
jusqu’à ce que la peau cède
jusqu’à ce que le cœur lâche
sous la pression du sang pompé
d’un sexe à l’autre

Il faut attendre
l’éclatement des tissus
les chairs écorchées
le reflux tiède loin de ta chaleur

Une éponge sous la paupière
l’œil encombré refuse de voir
Il gicle ses lâchetés et la punition
la crainte de ne plus jamais jamais
te croiser
en rêve
©Perle Vallens

Emotion·poésie·Revue littéraire & fanzine

Inégale (14-18)

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Je ne suis pas faite pour ça. Je ne sais pas me battre. Je n’ai pas les épaules. Je n’ai pas la force. Je n’ai pas su dire. Je n’ai pas supplié. Je n’ai pas su fuir. Je ne sais pas mettre la distance. Je ne sais pas courir. Je n’ai pas ton allonge. Je ne sais pas porter les armes.

Au lieu de ça, j’ai des larmes à ne plus savoir qu’en faire. Je ne sais où les mettre, je n’ai pas assez de place.
Au lieu de ça, j’ai un grand trou dans le ventre. J’ai reçu un genre de boulet de canon. Tranchée vive la béance qui pleure. Une âme damnée de poilu mais la guerre est finie. 14-18 mois, pas plus. D’ailleurs, il n’y a pas eu de guerre. Mais un grand champ de bataille après toi. Il reste juste un vide qui dévore. Rien que le vide, à la place du nombril. Et deux mains, vides aussi.
©Perle Vallens

Le numéro d’avril 2018 de la revue Lichen vient de paraître. Beaucoup de jolis textes à découvrir dont Inégaleà lire ici.

Emotion·poésie

Deux mots (au poète)

le-sang-d-un-poete
Le sang d’un poète, Jean Cocteau (1932)

Tu écris des poèmes
seulement des poèmes

Tu as jeté à l’eau
les yeux bleus du personnage
resté aveugle et muet
un personnage mort né
de ne plus rien vivre du tout

Tu dis que tes poèmes sont juste des mots
qui lancent des lumières
des sons et des éveils
Moi, je sais que c’est faux
Tes poèmes sont l’arête du poisson
coincée dans la gorge
Les mots comme des larmes nues
et des armes
Le sais-tu ?
Le poème tue
parfois
Il désagrège tout
Il tance, déterminé
loin de toi qui ne sais pas
Il ne demande pas ton autorisation
pour flotter seul
pour talonner et rattraper
pour triturer et démonter
le sens caché

Il y a des trous dans tes poèmes
où tombent tes mots
des silences où ils murmurent
un châtiment pour la lectrice
interdite de séjour dans ta vie
Mais tu ne le sais pas
©Perle Vallens