Vient de paraître chez La Musardine le nouveau recueil de nouvelles de la collection « Osez 20 histoires » sur le thème du candaulisme. J’y signe notamment un récit narré par une femme qui assiste aux ébats de son amant avec une autre femme. Comment ? Pourquoi ? Avec quelles émotions ? Quelle intensité vécue ? C’est ce que l’on découvrira dans Les larmes de Candaule. Le recueil fraîchement édité est disponible ici.
En voici un extrait :
« L’attente fait monter le désir d’habitude mais je me sens fébrile, les mains moites, anxieuse comme rarement. Je gigote sur ma chaise, croise une jambe, puis l’autre, je tire sur mes bas vers le haut, ma jupe vers le bas. La porte s’ouvre enfin. Ils entrent tous deux, ils me scrutent. Lui à peine, il fait dévier son regard vers autre chose, le lit, le sol, le mur, en m’évitant soigneusement. Il semble plus gêné que moi. Elle en revanche, m’observe avec attention et une pointe de désir s’allume dans sa pupille. La situation l’excite ! Elle s’approche avec un chaloupé étudié, une langueur de chatte. Elle m’embrasse. Le velouté de ses lèvres sur ma joue et la douceur de sa voix calment la tempête qui gronde dans mes veines.
– Bonjour, merci de m’avoir invitée et de m’avoir fait confiance. J’espère que tu auras autant de plaisir que nous.
(…) »
J’attends. Il n’y a plus rien à attendre et pourtant, j’attends. Peut-être que cela s’appelle l’espoir ? Un message dans le noir, une lumière dans les mots, une surbrillance dans ma nuit.
J’attends l’esprit tapageur qui ravage ma raison.
J’attends les saisons, celles des couleurs que l’on pose sur la joue, à la bordure des lèvres, à l’orée du cœur, à l’ombre d’une mémoire, repeinte, toute fraîche. Le pinceau coule encore…
J’attends une résurrection qui ne vient pas. Je n’attends même pas une rédemption. Juste un sursaut, une pulsation, une vraie. Pas juste un battement sourd et biologique, pas juste cet organe qui pompe le sang par habitude.
J’attends que l’on m’ôte le poids de l’absence. Cela pèse trop lourd sur le cœur. Il faudrait le faire dégorger pour le rendre plus léger, ponctionner le trop plein, distiller ce qui reste de vie.
Est-ce que je l’attends encore, celui qui tambourine à l’intérieur, caisse de résonance, vibration du corps, amplificateur de voix ?
Il faudrait arracher l’épiderme et écarter les chairs sous les côtes, inciser sans flancher, extraire et raccourcir, panser et recoudre. A quoi bon attendre, il est là, en moi, niché à cœur, bien caché, tapi sous la peau. Il surgit sans crier gare, toute griffes dehors, à l’assaut de mon cou dénoué, qu’il étrangle de sanglots.
J’attends qu’il sorte ou qu’il reste, qu’il disparaisse ou qu’il adhère, qu’il me parle ou qu’il se taise, qu’il me tue ou qu’il me vive. Est-ce que je sais ce que j’attends ?
J’attends l’abandon de la douleur.
J’attends le silence dans les veines et la neige sous la paupière.
J’attends l’hiver, la glace qui anesthésie les chairs, qui cautérise les plaies, qui emprisonne la peine, qui empêche les fleuves de couler.
J’attends le désert, sans un souffle, sans un heurt. J’attends le ciel nu, sans étoiles, sans feu, sans rêve, sans âme. J’attends juste une trêve.
Qu’un fou arrache l’ennui à coup de hache Qu’il mâche la chair nue une magie sous les doigts des frissons plein la bouche Qu’il me mange sans ménagement Qu’il me réchauffe entre ses dents Qu’il lèche les plaies salées de vertige Qu’il chasse mes élégies ronge la mélancolie Elle ne fera pas de vieux os
Il n’était pas là l’instant d’avant et maintenant, il prend toute la place. Il occupe tout l’espace.
Il avait quitté ma tête un moment. Je respirais sereinement, regardant loin devant dans la lumière blanche d’après midi. Et je l’ai senti, brusquement, brutalement. Sa tête à l’orée de la trachée, heurtant, cognant à l’huis de ma gorge. Un étau si large, un écho si grand. Lui au fond de ma poitrine, les cheveux chatouillant mes profondeurs, les yeux d’une fixité mobile, roulant dans mes entrailles, sa voix emprisonnée dans ma cage thoracique, les dents cliquetant entre deux côtes. Je me suis mise à suffoquer. L’air ne passait plus. Ni les sanglots. Ni les mots. J’ai voulu crier, lui dire qu’il me tuait mais aucun son n’est sorti.
J’étouffe en silence. Comprimée, si pleine de lui, j’expire, j’explose de l’intérieur.