
Twin Peaks, le….
Cher Daddy, je suis incapable de dire quel jour on est, j’ai perdu cette notion-là. J’espère que cela ne te choque pas que je te dise Daddy plutôt que Dad. Parfois, je me sens moi, jeune femme, parfois, je me sens toute petite. Là, je crois que je suis redevenue une très petite fille.
De là où je suis, je vois votre vie nébuleuse, floue, voilée de gris, comme couverte d’un linceul. Je sais juste que nous sommes quelques jours après ma mort.
Je ressens encore ce froid glacial qui m’a envahie, Daddy, quand tu m’a tuée. Ce froid glacial dans ton regard. L’acier tranchant vif de ton oeil autre et tes mains serrant mon cou. L’air n’arrivant plus dans mes bronches, j’en perdais mes cris. L’épouvante me suffoquait autant que l’absence d’oxygène, cette évidence que ce fut toi, Daddy, qui me tuait, ce monstre sauvage, cette soif de sang, à l’intérieur de toi, me lapide, me lacère autant que tes mains crochetées à mon corps.
Au moment où la vie me quitte, Daddy, elle fuit par mes pores, comme si j’étais trouée de toute part. Ce reste de chaleur et de vie toutes concentrées dans tes mains de mort. C’est de là, de ce seul endroit que je ressens tout, ton amour et ta haine mêlées, la vie que tu m’as donnée et que tu me reprends, la brûlure du feu et de la glace, je suis pleine et vide de toi, toi qui me quittes, Daddy. Parce que toi et la vie c’est pareil.
La vie me quitte, la vie m’a quittée parce qu’aujourd’hui ou hier c’est pareil pour moi.
Fire walks mais ne me rechauffe pas
Je sais bien que c’est Bob, pas toi. Je sais bien que c’est lui le monstre, pas toi. Toi, tu le devines, tu ne le sais pas vraiment, tu es en plein déni. Tu redeviens l’enfant que tu étais. Apeuré toi-même, inconscient de tes gestes, de la folie meurtrière qui t’étreint.
Je t’ai vu Daddy, tes cheveux blancs, tes dérapages, je t’ai vu dansant avec mon portrait, j’ai vu tes larmes, tu sais. Je t’ai vu sous son emprise. Je t’ai vu et c’est lui que j’ai vu dévorer quand tu regardais Maddy. Il la fixait comme si elle était sienne, comme si elle était la prochaine.
Par pitié, Daddy, débarrasse toi de lui ou il risque de la tuer aussi.
Tu sais je me rappelle ta tendresse quand je n’étais encore qu’une fillette, nos parties de pêche, nos chansons à tue-tête, nos séances de mots croisés. C’est comme ça que j’ai appris à écrire je crois. Je me rappelle que tu me faisais voler dans les airs, lorsque nous dansions ensemble. Je me rappelle Glenn Miller et Frank Sinatra. Je t’entends encore fredonner à mes oreilles pendant que je tourbillonne dans tes bras. Je me rappelle ta bienveillance, ton adoration de père. J’étais ta fille unique après tout. Je t’ai vu tellement effondré, Daddy, devant ma dépouille. Je t’ai vu si absolument désespéré.
Tu n’es pour rien dans la tragédie, sois-en persuadé. Le seul responsable, c’est lui. Tu n’es qu’un moyen de transport pour son âme vile. Tu es toi aussi victime, toi aussi sous son emprise maléfique, comme d’autres avant. Tu le sais, au fond de toi, tu connais le sens de tout ça, tu as reconnu sa présence fétide, son haleine de mort. Elle date de ta propre enfance.
Je le sais car là où je suis, j’ai accès à tous les secrets, à toutes les vies cachées d’hier. Je sais ce qui s’est passé.
Je t’ai déjà pardonné, Daddy, je t’ai pardonné le jour même où tu m’as tuée. Je te pardonne chaque instant de ma non vie depuis, chaque moment passé à t’observer, et à le voir, lui, derrière certains de tes actes, certains de tes regards. Sache que tu n’es pas lui, sois en persuadé.
Voilà ce que je voulais t’écrire. Et aussi te dire que je t’aime, que je t’aimerais toujours, parce que tu es mon Daddy adoré, que je sais que bientôt nous serons ensemble.
Je t’embrasse tendrement,
Laura
©Perle Vallens
Fanfiction écrite en « atelier » d’une heure avec mes filles, sur le thème « angst-confort », relations familiales. N’étant guère familière du genre, je me suis reposée sur du connu même si je n’ai pas vu la série de David Lynch depuis longtemps…