journal·photo n&b·poésie·prose

les dents du sourire

On s’était diapasonné une dernière fois
le pas sur le pas de l’autre trouver le rythme
de l’ardeur et du désir
On s’était arrangé pour s’agiter dans la moiteur conventionnelle d’un coït qui revient de loin. On s’arrangerait pour plonger davantage, pour prolonger les épithètes et les formes non verbales, les hypothèses plausibles d’amitiés amoureuses. Il y a de quoi parier sur des prolongations horizontales, sur des temporaires qui s’agencent, des potentialités à moyen terme et ça me colle des frissons progressifs, directement programmés à une date ultérieure. Je bloque toute effusion dans l’écluse de mes lèvres. N’empêche, les dents du sourire sont de plomb, d’un bonheur noirci sans savoir de quoi.

Perle Vallens, 21 août

journal·photo n&b·poésie·prose

Oui-go, ouija


Ça dit oui, ça dit go mais quelque chose freine dans l’élan qui pèse plus que les bagages sur le quai de gare et dans les bras
qui pèse plus que les jambes elles-mêmes à l’arrêt sur le même quai
et ce rer qui n’arrive pas dont on hésite à préférer qu’il vienne ou ne vienne pas
et si une grève inopinée non souhaitée et non souhaitable mais quand même quelque chose freine le départ
J’ai dit oui j’ai dit go et le train affrété soudain ça fout le cafard alors que l’instant d’avant d’un coup je me sentais prête et pressée de rentrer
et les rails apparus comme un horizon possible à longer du regard dans ce sens qu’on dit bon par excès de méthode coué
à parcourir jusqu’au bon emplacement celui qu’indique
le billet dématérialisé trop souvent éteint dans la lumière trop souvent terne d’un smartphone qui ne reçoit aucun message
Je sais par cœur le trajet mais s’espacent les conditions du retour entièrement dissoutes dans les hypothèses du voyage inverse
bien sûr je reviens bientôt et qu’est ce que ça change
dans cet incontournable devoir rentrer et dans ce vertige de cette salle trop haute de la voiture 7
dans l’instant saisir la rampe pour éviter de chuter
tomber à la renverse est un souvenir ou un rêve
alors qu’est ce que ça change dans cet interminable à moins de sombrer dans le même interminable sommeil et de rêver que je tombe à la renverse
Être renversée c’est oui ou ja dans l’allongement
caressant on en redemande du renversement le corps et la tête à l’envers et ne pas se redresser trop vite mais rester renversée, se laisser traverser par toutes la palette des émotions, comme tout un paysage qui défile sur la vitre d’un train, cet effet d’accélération on sent bien ce que ça fait dans l’échine, la vitesse du train son effet sur l’accélération des émotions, leur circulation dans le sang, leur effet dopant et addictif, on n’imagine pas à quel point on devient accro à la grande vitesse des sentiments.

Ça dit oui, ça dit go mais quelque chose freine dans l’élan qui pèse plus que les bagages sur le quai de gare et dans les bras
qui pèse plus que les jambes elles-mêmes à l’arrêt sur le même quai
et ce rer qui n’arrive pas dont on hésite à préférer qu’il vienne ou ne vienne pas
et si une grève inopinée non souhaitée et non souhaitable mais quand même quelque chose freine le départ

J’ai dit oui-go comme ouija et le train affrété se peuple soudain de fantômes et soudain ça fout le cafard alors que l’instant d’avant d’un coup je me sentais prête et pressée de rentrer
et les rails apparus comme un horizon possible à longer du regard dans ce sens qu’on dit bon par excès de méthode coué
à parcourir jusqu’au bon emplacement celui qu’indique
le billet dématérialisé trop souvent éteint dans la lumière trop souvent terne d’un smartphone qui ne reçoit aucun message

Je sais par cœur le trajet mais s’espacent les conditions du retour entièrement dissoutes dans les hypothèses du voyage inverse
bien sûr je reviens bientôt et qu’est ce que ça change
dans cet incontournable devoir rentrer et dans ce vertige de cette salle trop haute de la voiture 7
dans l’instant saisir la rampe pour éviter de chuter
tomber à la renverse est un souvenir ou un rêve
alors qu’est ce que ça change dans cet interminable à moins de sombrer dans le même interminable sommeil et de rêver que je tombe à la renverse

Être renversée c’est oui ou ja dans l’allongement
caressant on en redemande du renversement le corps et la tête à l’envers et ne pas se redresser trop vite mais rester renversée, se laisser traverser par toutes la palette des émotions, comme tout un paysage qui défile sur la vitre d’un train, cet effet d’accélération on sent bien ce que ça fait dans l’échine, la vitesse du train son effet sur l’accélération des émotions, leur circulation dans le sang, leur effet dopant et addictif, on n’imagine pas à quel point on devient accro à la grande vitesse des sentiments.

Perle Vallens, 22 août

journal·photo couleur·prose

jardin privé

Quelle cause plaider qui ne ploie sous le joug de l’indifférence, genou à terre, quelle pitié interrompt la langue étrangère qui se parle à l’intérieur des têtes, qui se dit des histoires et s’invente des vies, contre quel regard buttent ces vies, le long de quelles interrogations, de quelles insistances qui pèsent sur les existences.
Celle qui marche dans son jardin privé n’en sort que pour cueillir un sourire véritable. Ni compassion ni mépris mais quelque chose de tangible qui rend acceptable sa présence sur terre et la préserve de tout un monde dont elle sait devoir s’absenter.

Perle Vallens, 21 août

journal·photo n&b·poésie·prose

Perfect day

Just a perfect day s’espère, puis s’éconduit, se reconditionne dans son étui du lendemain, dans son recours au lendemain, ce mauvais esprit qui prône que c’est un autre jour. Ni meilleur ni pire, ou bien, quoi ? Ce qu’on prise est-ce aussi ce qu’on prie, ce qu’on capte dans le recueillement du regard, qui réussit à aplanir les aspérités, à modifier les perceptions.
L’intensité se caresse de loin, c’est un paysage estompé sur lequel on souffle en espérant secrètement qu’il se rapproche. L’élément narratif qui fait que l’on donne sa chance à la nuit.
On imagine une forme d’instabilité, et ça pencherait du bon côté de la balance, on se jouerait la scène, on limiterait la casse. On accepterait ce rôle tout compte fait taillé sur mesure. L’image colle à la peau. Faire semblant est une possibilité. Engager sa responsabilité nous vaut un selfie artificiel, ce reflet au miroir bien encadré entre le satisfecit salvateur et l’imaginaire secouriste. Mais adhésion à court terme dans l’attente d’autre chose, des potentialités du lendemain, l’étendue poreuse de l’aube depuis l’heure du désœuvrement.
J’attends que s’éventre ce lac de retenue à irrigation immédiate.
J’attends juste de me sortir de moi, me faire prendre l’air, me sauf-conduire jusqu’à demain.

Perle Vallens, 16 août

journal·photo couleur·poésie·prose

rudbeckias

Je n’en finis pas de savoir, et pourquoi cette densité là m’éreinte, pourquoi s’apparente t elle à une perte ? Et pourquoi la mélancolie comme retour de bâton de la joie ? Celle là même qui je garde intacte, au chaud pour plus tard, ne pas la dilapider, la cacher, pourquoi ?
La pluie qui ne vient pas, qui ne vient rien gâcher, qui ne fera aucun dégât sur la tranquillité apparente, reste suspendue au bon vouloir du ciel, et se perd en nuages hauts, en conférence gesticulée sur l’art d’ombrer les fleurs, cette insuffisance solaire pour une fois bienvenue et cette solidité du cœur en écho avec celui des rudbeckias.
Passage à gué des guérisons lentes, montée des eaux d’un hier à hauteur de Seine, je me dis pas loin du fleuve, au moment où je coule un peu plus dans le jaune des pétales.

Perle Vallens, 14 août

journal·photo couleur·poésie·prose

ciel de neige

Des chaleurs et des chaleurs se croisent et finissent par se multiplier jusqu’au ciel opaque de ce matin de nuit trop courte, d’histoire trop brève, de minutes ajoutées a d’anciennes minutes qu’on ne parvient pas à faire tenir debout. Ce blanc un peu sale oblitère (tu penses oubli-taire) les pensées. S’invite un vide salutaire, un démembrement durable quelques secondes et ca suffira pour cette première heure du matin. Cette lumière de neige qui se dit caniculaire. Je prends mes fakes sous le bras. Tout à l’heure sous les draps. Je les lave dans le fond d’une tasse de mauvais café. Une tasse sans aucune profondeur. Un défaut de fabrication de mes rêves sans doute.
Préférer la langueur et le silence du matin pour remettre les esprits en place, les sourires des fantômes s’ajustent parfaitement au vide du moment.

Perle Vallens, 13 août 8h00

journal·résidence d'écriture

Résidence d’écriture : dernier jour

Hier, c’était le dernier jour de résidence. Trois semaines, ce n’est pas rien. Ce n’est pas vraiment isolement mais c’est l’assurance d’écrire à son rythme. Parfois tôt le matin, sans risque de gêner le sommeil des autres. Parfois le soir à l’heure prétendument du dîner. Ne pas avoir à s’arrêter parce que c’est l’heure du repas, de pas avoir à tenir compte de l’emploi du temps.

C’est jour de bilan. Même si en réalité, on se le dit depuis plusieurs jours, même si Philippe Béranger des Avocats du Diable a réalisé une vidéo il y a quelque jours, qui fait le point après plus de deux semaines de résidence (on en reparlera).
L’endroit est reculé, à plusieurs kilomètres de Vauvert et du Gallician, dans le hameau de La Laune. Autour, quelques présences humaines et animales, et la quiétude propice à l’écriture. Une belle expérience donc, qui pourrait bien se renouveler…

Hier était encore un jour de résidence, même si en pointillés puisque jour de nettoyage, de rangement, de bagage. Journée de transition. Aujourd’hui est un retour à la vie normale, jour de réacclimatation. Changement de rythme, donc, et reprise d’anciennes habitudes, en essayant toutefois de (re)trouver une routine et peut-être un rituel d’écriture.

journal·résidence d'écriture

Résidence d’écriture : jour 20

Toute seule chez les diables une grande partie de la journée. Ce n’est pas la première fois mais cela vous a une impression étrange de finitude.
Il est vrai que la résidence touche à sa fin, que mon co-résident (Laurent Whale avec lequel j’ai eu plaisir à partager ce moment-là) est parti en début d’après-midi, avec Philippe Béranger (qui a filmé une interview à midi). J’attends demain qu’arrive le suivant qui lui aussi sera très très au calme pour écrire (Christophe Siébert vient comme Laurent en tant qu’auteur « maison » des éditions au diable vauvert).

Le soleil que le vent avait adouci s’obstine dès que tout le monde est parti. Il le fait exprès. La lumière me traverse lors de ma dernière sortie dans le jardin, juste avant le calfeutrage d’après-midi. Je ferme les écoutilles, en mode sous-marin. Je ne mettrai le nez dehors que lorsque les températures auront un peu chuté, quand l’infime premier soupçon d’air augurera un début de fraîcheur salutaire.

Cet air de fin du monde au milieu de la lande camarguaise se renforce à la tombée du jour. Ce grand calme de grand milieu de nulle part.
Les ombres me taisent leurs noms. Je leur confie mon corps une dernière fois. Je confie mes mots au silence. Il les gardera secrets.
J’émiette ce qui me reste de temps à passer ici. Je parsème sur ma peau encore un peu de l’or du soir. C’est la même lumière ici que chez moi, elle m’est familière mais elle éclaire autrement mes pensées dans ce paysage.
Sa coulée lente m’éclabousse une dernière fois.

journal·résidence d'écriture

Résidence d’écriture : jour 19

Enfin, il a plu. Plusieurs fois, plusieurs sentiers de pluie sur nos épaules, plusieurs sillons de joie dans cette journée de festivités (toujours au Gallician).
La pluie a dessiné des rondes dans les têtes. Des dizaines de têtes penchées au-dessus du canal depuis la passerelle.
La pluie a dessiné des ronds dans l’eau. On s’y absorbe comme dans le dessin des nuages. Ca fait des « ploc » qu’on n’entend pas.

A côté, des belges qui viennent chaque année acheter du vin, une Nîmoise originaire d’un village voisin, un grand-père qui mène son petit-fils voir le passage des taureaux, des touristes, des natifs… L’événement attire beaucoup de monde.
L’événement, c’est la gaze, le passage à gué de taureaux d’une rive vers l’autre.
À l’origine, au cours des transhumances pour passer des pâturages d’été aux clos d’hivernage (et vice-versa) ou pour pour conduire des taureaux en courses, les manades devaient franchir le Rhône, des roubines ou des parties d’étangs.
Certains taureaux s’élancent et traversent à la nage, d’autres refusent et réintègrent le char (camion de manade). L’un d’eux sort du point d’eau à mi parcours enfonçant les barrières de protection et s’échappe le long du canal, poursuivi par les gardians chargés de le rattraper (quelques clichés sur perlevallens.photo).

La tradition se perpétue, se transmet, se partage. Elle n’est pas nôtre mais elle nourrit notre imaginaire. Une ligne de code supplémentaire dans notre disque dur.
L’écriture a besoin de ces espaces entre, de ces moments de vie, pleins, denses. C’est sa matière. L’écriture a besoin qu’on soit au monde.
L’écriture a besoin de la vie.

journal·résidence d'écriture

Résidence d’écriture : jour 18

C’est dès l’aurore tout un éveil de la nature. Le jour s’étoffe de bruits d’animaux et d’hommes. Le tracteur est passé tôt dans les rangs de vigne devant la résidence, il a fallu refermer les fenêtres. Le sommeil en a profité pour fuir.
Il fuit très souvent en ce moment. On pourrait dire la faute à la chaleur caniculaire mais ce serait faux. L’insomnie est chronique et synchrone avec un état de veille/d’excitation/d’angoisse/de stress. Aucune raison d’incriminer la nature hormis la mienne.

Il n’y aura pas eu de sieste répérarice, il n’y aura eu que l’écriture et la lecture, ce qui revient au même. Les deux revers d’une même pièce que l’on joue à pile ou face.
On joue à contre-jour. On joue mieux dans les marges. Dans les recoins de l’écriture. Là où elle renaît de ses ombres (de ses cendres de la veille).

J’avale l’air de l’écriture, ça me fait comme une vapeur fraîche en bouche. Elle renouvelle mon oxygène. Elle menthole mon haleine.
Je fume le silence, ses volutes blanches. Là où se dissolvent les phrases que l’on finit de taper sur le clavier. Je fume et je recrache. Et c’est comme cette poussière grise d’un cheval parti au galop sur une route de Camargue.

Perle Vallens