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Résidence d’écriture : jour 17

La nuit remue toujours un peu. Elle remue toujours plus dans les rêves. Notamment érotiques.
Je ne fais plus de rêves érotiques (sauf une fois hier). A la place, je rêve d’écriture. Dans mes rêves, il y a des phrases ou juste des mots. Ils y restent parfois jusqu’à mon réveil. Alors qu’éveillée je dois noter très vite, dans mon sommeil les mots durent longtemps.

Hier, les mots m’ont fui plus que d’habitude. Ils ne tenaient pas. Ils s’évaporaient. La faute à la chaleur, chappe moite et lente, me happe, moi et mes mots.
Palmiers de Camargue bougent de jour comme de nuit. La chaleur n’est pas californienne mais elle leur va bien, leurs palmes s’agitent dans l’air qui circule à leurs hauteurs.
On ne sait pas quand les palmiers s’endorment et se réveillent. S’ils remuent davantage dans leur sommeil.

Il y a des jours comme ça, des jours qui remuent moins que les nuits.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : seizième jour

C’est jour de fête au Gallician, le village voisin de la Laune.
C’est fête votive, traduire fête foraine. C’est ainsi que ça se nomme dans le Sud occitan. Des vœux, on en formule tous les jours mais comme on ne sait plus à quel saint se vouer, qui sait s’ils sont plus efficaces ces jours de fête-là. 

Les festivités du jour c’est bandido de trois manades, défilé de la jeunesse, bar musical (a commencé très tôt avec l’improbable Afric Simone, ça donne le ton de la soirée). 
Le bandido est le retour des taureaux des arènes à la manade, menés par les gardians. En sens inverse, c’est l’abrivado. 
Lors du bandido (ou de l’abrivado), les gardians encadrent le taureau et le conduisent, parfois au grand galop, à travers les rues de la ville.
Les attrapaïres sont les têtes brûlées qui tentent d’arrêter le taureau en l’attrapant par les cornes (couvertes de gaines de cuir pour ne pas blesser) ou par la queue (quelques photos attendues sur perlevallens.photo). 

C’est jour de fête des enfants. Les jeunes sont groupés en équipes aux couleurs de leur club. Tee shirt flashy au dos duquel figure le prénom ou le surnom, voire un sponsor (bimbe est un fournisseur de glaçons). Ils défileront plus tard. Ils sont pour l’heure spectateurs (sur les gradins qui leur sont réservés), seuls les plus âgés sont attrapaïres. 

C’est premier jour de fête qui dure jusqu’à dimanche. Après ce sera la fin. Et ce sera la fin de la résidence d’écriture. Un autre écrivain prendra la suite : Christophe Siebert, saint patron du prix de la nouvelle érotique, du moins un émissaire de ses anges diaboliques.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : quinzième jour

La nature m’appelle. Elle m’appelle à la glane. Mon côté « sorcière ». Ici, j’ai glané la salicorne qui pousse en buissons, à sec, puis du pourpier et du fenouil sauvage, de la nepeta. Et les mûres bien sûr.
Avant qu’elle ne brûle ou qu’elle ne soit inondée, la terre d’ici ensevelit ses secrets. Elle les révèle dans sa géographie, ses arbres fruitiers, oliviers, vignes, et de quoi nourrir les bêtes.

Le sol ne suffit pas à définir la Camargue, terre de bout du monde et d’extrémité, de pourtours, se dessine en parcelles, en îlots encerclés de marais et d’étang, de canaux (fluviaux ou d’irrigation). La Camargue, terre d’eau, même asséchée, même réduite, redessinée. L’eau est partout.

L’eau prend parfois ici une couleur rose. L’eau des salins. Ceux d’Aigues-Mortes, du Grau du Roi, comme de l’autre côté de la Camargue, les Salins de Giraud.
Une couleur de chair soutenue, incarnat, pleine et voluptueuse. Ses cristaux de sel en formation.
J’y repense devant ces roses de carte postale, cette juxtaposition de couleurs vives, cette débauche visuelle.
Le paysage se teinte d’un souvenir de lèvres, la salinité d’une bouche.

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Résidence d’écriture : quatorzième jour

Je traverse les doutes en solitaire, pleins vents arrières qu’on nomme travail (ou courage c’est selon). Le spi levé haut vole bordé de mots. Je ne vire pas de bord, j’avance droit devant, je fonce sans forcer, sans fatiguer la phrase. C’est affaire d’endurance. Je poursuis mon tracé. J’évite la route du rhum (après l’arrangé).
Je donne du mou entre deux vagues (je me relis). Chaque matin je repars au grand large, chargée de mon histoire, rebrodant les détails, je navigue à l’instinct, celui des personnages.

On applaudit la brise légère comme joie passagère comme frais éphémère. L’ombre portée n’est jamais qu’un leurre unfausse ombre dans laquelle se cache le soleil. Un trompe l’œil à hauteur de hanche ou d’épaule qu’on croirait caresse mais qui nous dépasse. De toute sa hauteur de fausse ombre jette un froid, fake lui aussi. Faux froid comme on dit faux frère. Quand la brise légère s’engouffre, la fausseté prend des voix de vérités. 

Au cours de la navigation, J’atteins ma vitesse de croisière et je pose l’ancre pour lire. L’avantage de barrer en eaux diaboliques, les fonds marins regorgent de livres.
Pour autant, je ne me disperse pas (pas trop), je reste concentrée.
Il ne s’agirait pas de terminer sur un radeau et d’errer sur mer d’huile où se faire frire les yeux, sans fin.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : treizième jour

Hier matin est tombé une pluie très fine pendant un quart d’heure. Bien sûr une demi heure plus tard, tout était sec, l’évaporation immédiate renforçant le ressenti de canicule. Cette petite chienne de l’été nous poursuit, inlassable sans aboyer. Sa morsure, ses feux de forêt, la mort parfois au bout. Petite chienne que nous avons élévée au lait amer de notre inconséquence.
La petite pluie fine n’est pas suffisante pour couvrir la petite chienne et la faire disparaître.

Ici la nappe phréatique est proche et en dépit des démoustications répétées, il faut bien qu’il y en ait, cela ferait mentir. La petite pluie fine les a attiré en certains points de la campagne camarguaise arpentée à la fraîche (là où les mûres sont…), dans les coins broussailleux, autant que le ciel, après sa percée matinale.

Au soir, le vent s’est à nouveau levé et nous avons (un peu trop) fêté la fin du roman de mon co-résident. Du mien, il reste encore à écrire mais j’entre dans sa dernière partie. Aujourd’hui, j’ai retrouvé un clavier fluide et un réseau internet, alors j’avance, je progresse dans mes lignes et mes contours.
Il reste encore à écrire et il reste encore une semaine pour détisser les noeuds dans lesquels le narrateur s’est empêtré.

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Résidence d’écriture : douzième jour

Barques décoratives ? du Scamandre

Un deuxième week-end commence à La Laune, plus déserte que jamais. En semaine il nous arrive de déjeuner avec les diablesses d’en bas (les éditions au diable vauvert ont leurs bureaux au rez-de-chaussée, les studios de la résidence sont à l’étage de cette ancienne école de hameau). Aujourd’hui samedi, nous ne sommes plus que deux. Aujourd’hui samedi, une pluie fine vient de tomber, de quoi nous rafraîchir une heure ce matin. Conditions propices à l’écriture…

Aujourd’hui samedi, je n’ai toujours pas de réseau sur mon ordinateur et ne peux donc pas partager les photos prises hier, celles des chevaux se gavant de mûres (nous nous faisons concurrence mais j’ai tout de même fait une petite cueillette). Celles aussi de la réserve naturelle du Scamandre sur la route de Saint Gilles, pôle d’attraction des ornithologues et photographes animaliers. J’y ai croisé un ragondin que j’ai d’abord pris pour une loutre. Je n’avais pas de barque pour le suivre au milieu des points d’eau. Sur le chemin du retour, j’ai aperçu des hérons, des cygnes et d’autres variétés d’oiseaux aquatiques. Sur le chemin, l’air tiède pulsait à travers la vitre ouverte l’odeur saumâtre des marais. La même odeur mêlée de celle saline de la mer a pénétré hier soir, berçant ma nuit de rêves d’eaux. C’était peut-être une entrée maritime à laquelle on doit la pluie fine de ce matin.

L’écriture a sa part de solitude qui niche dans la contemplation de la nature, des animaux et de l’interaction avec eux. Une autre façon d’être au monde.

Edit entre les interruptions répétées de réseau et le touchpad qui fait des siennes… quelques photos de chevaux Camarguais.

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Résidence d’écriture : onzième jour

J’entends dans les hennissements et les aboiements, dans les meuglements, un signal ou un appel. L’atmosphère est saturée de plaintes et de cris dont j’ignore la cause (ce n’est plus le stress animal provoqué par les feux d’artifice et les pétards du 14 juillet). Il y a quelque chose ce soir dans l’air que personne ne comprend.

Ce soir le ciel s’est remis à battre comme un coeur. A rebattu les cartes du vrai et du leurre, de ses intentions météorologiques (chaleur-fraîcheur sont dans un bateau, chaleur tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ?).

J’infuse nue dans l’air tiède rafraîchi de légers souffles qu’on a continué à espérer tout le jour.
La nuit se fait douce sur la peau. Nue d’une nudité calme, d’une nudité détachée comme si le corps était d’une autre. Le corps nu posé là, sur les draps non défaits du lit.
La nudité sied au livre que je lis. Elle est pur esprit dégageant le corps de toute contingence sinon de flotter nu sur les draps.
Je me dis que je pourrais écrire nue aussi.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : dixième jour

Dixième jour et les températures ne faiblissent pas. On n’essaie même pas de jouer à cache-cache avec le soleil, il gagne toujours. Il y a bien quelques arbres dans les jardins de la Laune. Un peu dégarnis du front, leur calvitie est peut-être à mettre sur le compte de cet été caniculaire. Reste le figuier, plus petit, plus bas de plafond, mieux casquetté de ses grandes feuilles. J’envisage de lui en voler quelques-unes mais ce ne serait pas pour m’en faire un couvre-chef.

Je porte du pain dur à côté pour nourrir les poules (quand ça fait plaisir et que ça débarrasse…). Les vaches d’à côté sont blondes et elles ont de beau yeux, de longs cils qu’on dirait lissés au mascara. Mais craintives, les belles. Les oies sont plus délurées mais elles ne sortent pas de leur enclos (les oies sont toujours un peu des sérieuses killers).

L’après-midi on assiste à la fonte de toute chose. L’énergie devient liquid et fait flaque. Et ce n’est même pas la peine d’essayer de sauter dedans. L’après-midi on se répand. Ici, c’est l’heure de la sieste.

Le lavabo vous a des airs d’oasis et le ventilateur se prend pour le vent, ni plus ni moins, il souffle sa brise vespérale (après sa brise matinale et sa brise post-prandiale*). Si j’augmente sa vitesse, se prendra-t-il pour le mistral ou la tramontane ? S’il a la folie des grandeurs, va-t-il virer tempête ou tornade ?
Petit joueur, il se contente de décoller la plume (glanée la veille qui me donne un air sioux) de ta table. Comme il soulève une mèche de cheveux ou fait bouger le tissu léger d’une jupe.

*se dit d’après déjeuner, même en résidence (ou surtout), on apprend de nouveau mots…

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Résidence d’écriture : huitième jour

Studieuses heures denses et moites avant un minuit qui ne faiblit pas dans son amplitude, sa chaleur exponentielle depuis le matin, ce dégagement calorifère du corps (un seul mais donne l’impression d’être deux). L’air donne l’impression d’une touffeur sèche, sans souffle, un halo continu qui nous emprisonne dans sa toile, qui nous fige sur nos sièges, qui nous cloue à notre ordinateur, dégouttant coulure le long du dos.

Dehors est pire, dehors se replie bord à bord sur le ciel bleu à blanc selon l’heure. Dehors se répand dans sa langueur d’un jour qui n’en finit pas.
Le gecko ne s’y trompe pas qui a réussi à pénétrer à l’intérieur en dépit des moustiquaires. Il s’est carapaté au plafond où il est resté impassible toute la journée, aucunement derangé dans son repos diurne par le tapoti-tapota du clavier. Le statu quo aura duré jusqu’au soir. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il a déménagé. Tout ce que j’espère c’est qu’il ne me grimpera pas dessus durant la nuit. Je n’ai aucune appétence pour les lézards…

Nous tenons en équilibre sur ce cercle relié à l’écriture, à équidistance entre les mots soufflés à la bouche dans le silence fumant. Nous y entrons par sa périphérie, nous allons dans les profondeurs de la langue avec l’espoir de récolter quelque fraîcheur verbeuse, quelques flocons de neige, quelques grains de givre pour nous permettre de continuer. Des mots de soif pour nous abreuver.

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Résidence d’écriture : septième jour

Passé une certaine heure plus rien ne remue, rien ne se déplace, l’air stagne, la lumière devient liquide.
On vit volets fermés, juste une voie d’accès, un entre filet pour la lumière blanche, aveuglante.
Le vent de la veille était un leurre. Une promesse non tenue.

On se fait gecko qui escalade la paroi verticale à la recherche de l’ombre, se cogne peut-être au chambranle, se glisse dans l’accès possible d’une fraîcheur. Éphémère la fraîcheur. Seulement prodiguée par du thé glacé maison et le ronron du ventilateur.
Les mots attendent le moment propice, se glissent entre les pals, s’éjectent sur l’ordinateur (zut, plus d’accès internet @&#$!) . Ils y sautent sans filet. Sans parachute.

Le dimanche a ses chaleurs inertes, quelques sursauts, à certains moments , un éveil de fin de journée, d’où émerge le café du village voisin. Pas celui du centre, celui du port. Là, on embarque pour une paire d’heures avant fermeture des écoutilles. Demain est un autre jour qu’on espère toujours plus favorable que la veille. Un genre de course à l’échalote. On attend la pluie.
L’espoir impossible est une petite fille et je suis pleine d’espoirs impossibles.