montage photo·photo n&b·poésie

A la voix

l’instant convulsionne
à revers du corps
sans pudeur
s’écroule sur ses fondations
enterrées
réitère sa voie fixe
rampante intime
sur fond blanc d’écran
là où le clip démarre
en version originale
sans sous-titrage
de surface l’image saute
et la langue
comme passage de haie
dépasse la tessiture
de toute sa hauteur
le rythme se saccade
dans le tremblement du timbre
rien ne dit le désir en dehors
de la voix off
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·montage photo·photo n&b·prose

On dirait

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.
©Perle Vallens

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Ouija

Les mots planent au dessus de la tête 
entre deux lacunes qui semblent des silences 
en profitent pour voler des impressions erronées
impriment des souvenirs qui s’affichent sur le côté pile  
se déroulent en couleur leur défilé à fendre le cerveau 
Au début agréables à regarder
puis deviennent une imposture insupportable
un genre de plagiat ce déjà vu qui gêne
qui dérange le présupposé du passé
ce qu’on pensait bien rangé
A un moment ils deviennent une menace  
une suffocation brusque
une façon de prononcer ouija
sans fantôme pour remonter jusqu’à la bouche
©Perle Vallens

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Ma carte du ciel

Je m’accouche chaque nouvelle lune
je m’extraie au forceps
à la seule force de mes pas vers l’avant
sauf volonté contrariée
sauf décision contraire
Ma naissance est un exploit à chaque fois
une épopée cyclique comme une roue solaire
Je lis des signes dans ma carte du ciel
aucune planète visible à l’horizon
Je me fie à la position du soleil
Je me fous des trous noirs
Je cherche toujours ma bonne étoile
mais la voûte est trop sombre
pour y voir quoi que ce soit
©Perle Vallens

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fac similé

quel dispositif quel processus s’enclenche
quel cri quelle vérité crue à éradiquer
pour que se poursuive cette course que tu appelles vie
quelle lame pour percer la couche de gel
quelle arme blanche pour rompre la glace
pour tirer sur cet hiver la nécessaire couverture
trouée pourtant de partout mitée à la corde
quand même la couverture se défile
plus rien ne se reprise que la bordure signée de ton nom
aucune action à reprendre là où on l’avait laissée
aucune suspension ne trouve sa suite grand luxe
dans cet hôtel des courants d’air
tu entends comme ça craque entre tes membres
tu entends comme le vent fait battre les volets de ton dos
il te faudrait une nouvelle peau vierge à coudre au corps
épurée de tout débris d’âge de tout défaut de fabrication
il te faudrait un fac similé pur sang
aux flancs puissants à se cabrer contre les marées de colère
crin blanc dans le chas de l’aiguille robe haute couture
tout critère valide pour se rhabiller une saison
pour contrecarrer les conciliabules contre toi-même
une trêve d’hivernage deviendrait une bifurcation
mais tu ignores encore quelle en serait la meilleure route
©Perle Vallens 

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Basculer

A l’extrême limite, tout prêt de basculer
il y a le tressaillement, et il y a le souffle accéléré
Il y a la voix qui me grimpe aux tempes 
Il y a les mots hachés, happés par ma bouche
et puis il y a la peau, le grain, le grossissement de la loupe de mon oeil sur chaque parcelle du corps, la pupille éclatée de tout vouloir boire
Crâne encastré à tes bordures, à flanc de tes montagnes, accrochés à tes cratères où je glisse
Mon abîme de chair, là où je voltige, haute volée, plongeon de cœur
S’il n’y a pas cette terreur soudaine
cet essoufflement brutal ce vertige 
s’il n’y a pas cet arrêt sur image 
là où subsiste encore cette possibilité d’une fiction
Je pourrais me dissoudre entièrement 
Qui sait s’il y aura encore des espaces grands comme des espoirs, si nous serons sauvés du vide qui grignote tout autour, si nous nous sauverons nous-mêmes du pire
Se perdre surtout, s’absenter de soi-même pour regagner ses rives plus forts et continuer de marcher en funambule, sur cette corde raide, deux à deux, en aveugles, c’est comme cela qu’on voit le mieux les choses
Il faudrait avoir le courage de ne pas baisser les bras, de briser tous les tabous, d’abattre tous les murs qui se dressent au bord
Il faudrait encore basculer, encore brûler, encore tomber, là, dans tes abysses, yeux grands ouverts
Et puis les fermer
©Perle Vallens

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Un truc en plus

Au début
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous ses chromosomes choyés, aucun délaissé.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres. A fait ce qu’elle a pu pour grandir. Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.

Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.
©Perle Vallens