photo couleur·poésie

L’or au toucher

mes mains sont lampe de poche
je m’éclaire au toucher
au jugé au souffle que l’air déplace
dans mes cheveux
filmée au ralenti je me vois double
sur la pellicule gesticulant
je conjure les images qui ont pris
la couleur de la nuit
ce décalage avec le jaune imaginaire
qui court certaines heures
dans une pupille lointaine il bouge
et fait trembler le vacarme du réel
chaque jour je conjugue le verbe naître
logé dans son œuf
et c’est comme écaler la coquille
pour répandre un or auquel on ne croyait plus
©Perle Vallens

Actualité·photo couleur·poésie·prose·Revue littéraire & fanzine

Dans Le ventre et l’oreille, L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux

La revue Le Ventre et l’Oreille est une revue culturelle d’expressions musicales et culinaires. Elle réunit des articles au fil de l’eau et des numéros thématiques. Le dernier thème en date est « Beurk » et traite de dégoût gustatif, olfactif, visuel, concernant ce qui se cuisine et se mange, ou auditif s’agissant de sons, de musique…
Ici il s’agit d’une voix qui évoque un certain dégoût de la viande, crue notamment, et du sang (serait autant fascination que dégoût..) et se déroule dans l’arrière-boutique d’un boucher, là où ont été prises les photographies qui illustrent la narration et qui sont donc également de moi.
NB le titre est un clin d’oeil à Eschyle, de la citation originale : l’odeur de sang humain ne me quitte pas des yeux.

photo couleur·poésie

Geste ou non geste

Je suis la seule jauge
de mes bons et mauvais jugements
là où se loge et se déloge la part du feu
retranchée dans la partie la plus fine
la plus effilée d’une imagerie
sans réelle origine sans conformité
avec ce que l’on attend des autres
ou ce que les autres attendent de nous

la réponse adéquate n’existe pas
on élimine ce qui gêne de façon
plus ou moins radicale
on justifie ses gestes ou ses absences de gestes
on déroge à nos règles de non imposition des mains
on digère mal ses échecs
on finirait par faire place nette
de toutes nos utopies

l’esprit se cogne tôt ou tard au corps
à ses frontières illusoires
la porosité de la peau sa perméabilité
on sait où l’essentiel traverse
sans regarder
on sait ce qu’on risque alors
l’accident bête
comme un juste retour des choses
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Les mains dans la terre

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts.
Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie.
Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux. C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Ecoute

Ecoute
Ecoute ce que le ciel convoie
Ecoute ce que le vent te veut
Ce que tu n’entends pas de prime abord
Ce que tu devines dans l’obscurité
dans l’opacité du langage
dans le silence qui oblitère
Ecoute ce que tu ne sais toi-même
prononcer
Ecoute ce qui devrait te guider
Ecoute comment te conduire
à destination
là où les traces retentissent à l’oreille
où les pluies laissent un sillage
au cœur de ta sécheresse
là où tu te laisseras grappiller le cœur
Ecoute si tu n’es pas sourd aux extensions
musicales de l’inaudible
si tu te laisses bercer par la dimension
fleuve du silence
Ecoute car c’est dans le mystère des choses
que tu te trouveras toi-même
©Perle Vallens

photo couleur·poésie

Bestioles

exposition transitoire du vivant
là où bestioles visibles à l’œil nu
leurs organes au stéthoscope
vague air humain sous l’animal
ou belles plantes manucurées
vivaces avant la floraison

la saison prochaine échappe
à tout contrôle des saillies
un taux de natalité
oscillant autour de zéro
un drôle de z et deux o
une façon compulsive d’avaler ses proies
de se dévorer les entrailles

on raye la valeur ajoutée du nom
se remplace par cet énième cryptonyme 
un pseudo augmenté de sa chair 
pleine viande dans ses parenthèses
on sait ce désir qui s’agite en surface
qui fermente par énigme ou par miracle
forme ses bulles à seule fin d’explosion

aucun capteur ne suffit à mesurer 
la précision aigue ce vers quoi se tend
l’arc du corps
aucun calibre n’atteint aussi bien sa cible
que l’intensité de l’intention
la chasse est déjà ouverte
©Perle Vallens

photo couleur·poésie

Lumière bleue

je prends ton visage
et je le dirige vers ma nuit sans rêve
ce n’est qu’une image
un cliché numérique qui clignote
depuis l’écran éphémère
de mon smartphone

je ne sais pourquoi il a le mauvais goût
de s’éteindre à la première occasion
dès que j’ai le cœur retourné
dès que je tourne de l’oeil
l’écran cligne
et vacille à ma place

ton visage me cueille en plein tournis
une sorte de fébrilité qui fourmille
au bout des yeux une vague ivresse
je ne suis pas alcoolisée
juste en-visagée
je ne suis pas en cellule
de dégrisement
je me shoote juste
à la lumière bleue
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager. 

Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte. 
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte. 
Je flotte mieux loin de la foule.

Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs. 
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.

Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ? 
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler. 

Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? » 

Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.
©Perle Vallens