
Je mue

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


J’ai vécu cette nuit là à trouer les morceaux de ciel de mes doigts
J’ai traversé en long en large les espaces confinés
le passage de mes rêves jusqu’au visage
désiré jusqu’à vouloir ses lèvres
Je suis allée aux mots
je suis allée au ventre
J’ai mis de l’eau dans le vin de mes rêves
Je les ai dissous à force de rêver
Il sont revenus pierres dans le ressac du jour
Ils reviennent toujours là où je suis
quelque part entre hier et aujourd’hui
Ils reviennent vainqueurs entre les grands fonds
et la grève où roulent les vagues qui m’éloignent
entre cette trêve du cœur et l’assaut du sexe
entre les aboiements des mains et le calme revenu
soudain dans les veines
le vacillement me surprend encore entre l’œil et l’oreille
me prend la chair au dépourvu m’empoigne toujours
davantage dès que je me laisse aller au carnage
je me laisser aller au désir
exilée volontaire entre lui et cet en-dehors
qui me déchire
©Perle Vallens
d’après consigne de Lorena Bur/Mater Atelier

Je pense à toi vivante encore dans l’espace décent
dans l’innocence d’une chambre d’enfant
aujourd’hui désertée
Je pense au feu qui nous a uni le jeu et les joies
(avant nos gémissements et nos cris)
Je pense à toi ma sœur je respire dans ton souffle
éteint je reprise ton corps déchiré je compte
tes cicatrices
Je pense à toi autant que tu as souffert entre leurs mains
J’ai souffert aussi (plus ou moins que toi, qui peut le dire)
Je t’écris de cette plage tombale où je trie les grains
de sable un à un
comme une ivraie sans fin
la mort est ivresse pour qui boit son lait amer
Je t’écris de là où je suis tombée un trou noir
enterrée vive un purgatoire
Je t’écris là où je n’ai plus peur où je n’ai plus ni reproche ni regret
J’ai attendu longtemps pour renaître et t’écrire
pour ce paradoxal chant expiatoire
j’exhorte je m’évertue je me délie (la langue) je me fais polyglotte
pour toucher ton ciel
pour te consoler
J’aimerais que tu renaisses à ton tour pour que tu m’entendes
mais de là où je t’écris je n’espère nulle réponse de ta part
Je t’écris d’une voix soluble dans l’espace
Je t’écris d’un corps qui n’est pas le mien
©Perle Vallens
d’après consigne de Ada Mondès/Mater Atelier

Attends ! On nous espère comme on manipule
ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
Passons les premiers par le trou de la serrure
la chatière est encore trop grande pour nous cacher
Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
On nous veut jusqu’à la peau du dos
On nous vomit comme on nous désire
Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
de rester vivants voyants
vibratiles de nos envies
Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent
Perle Vallens

Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut te dépouiller du surplus. Tu dois compter les fééries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi. Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras. Et puis les étendre de ton regard.
Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets.
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles.
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assènera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu).
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final.
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes.
Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines. Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs, ton pain quotidien.
©Perle Vallens

je cherche dans l’imagerie sensible du réel
une vision ressemblante de la vie
j’échoue à trouver autre chose qu’une esquisse
qu’un semblant d’illustration bien imitée
un roulement à billes bien huilé pour simuler
le concept de mouvement d’avancée
de poussée de force centrifuge
(d’évidence fictive)
au milieu du tumulte on voit
une moue vague qui souligne le simulacre
entre le trop plein et le trop vide
au miroir l’œil vérifie le plan
certifié conforme de l’existence
ne saurait être cette pâle copie
cette figure molle ce corps avachi
qui laisse finalement en bouche
une certaine idée (contagieuse)
de l’hygiène de la mort
©Perle Vallens

laisse l’envol d’un pétale de coquelicot
soulever un pan du rêve la passe de cruauté
banderille la chair rougie au gel
akènes grains de grenade picorent la brûlure
de gueule et d’os dégouline le langage
le long de la colonne
mot pour mot tu dis comme obscur objet
extinction du désir ou rallumage du sexe
au moteur brandies les bougies
irriguent pulsent en zone sacrée
la pulpe et le jus vermeilles irradient
chakra ou cœur illiaque la caresse
cogne dur
martèle dans l’éclat
acier de la douleur
déraille ou désarticule dans l’attente de
l’embrasement
ce qui fait planer ailleurs que dans les nuages
ce qui fait briller les plaies anciennes
ma queue d’animale étriquée inutile
l’ancestrale sans notice
sans argument pour ou contre
je me replie dans mon ossature
je bloque toutes mes cloisons autres que nasales
je hume dans mon propre souffle un peu de
son magma de l’incandescence
quelques gouttes sur mes bassesses
mieux qu’un baume pour colmater l’absence
pour répondre aux questions non
posées façon pierres chaudes
sur la peau répandre la magie
(c’est un genre de rituel)
pourtant je ne sais pas qui vient
traverser ma caverne
qui visite ma terra incognita
impénétrable
rien n’effleure ni n’affole que le vent
et ce fantôme revenu hanter mon corps
©Perle Vallens
écrit sur consigne de Margot Ferrera/Mater Atelier

Je n’arrête pas d’arriver
Je n’arrête pas de parvenir à son corps
Je me ravive vivifiée par ses embruns
son air de ne pas me toucher
de me recracher comme une bouche
son dernier mot le verbe de trop
le mauvais œil comme on dirait
mauvaise haleine
son air de me reprocher
ma langue trop ou pas assez
pendue à ses pieds
son air de retirer mon profil
trop flou trop touffu ce fâcheux
penchant à la fixité affective
là où les sentiments s’entêtent
il n’y a rien pour me stopper
Je ne finis jamais parce que
Je renais à chaque fois
©Perle Vallens

les idées poussent vite en pleine lumière
gagnée par l’empressement à luire
patience de corps
rien encore noirci si ce n’est
ce regard qui perce quelque part
rien ne renonce
©Perle Vallens

Tu te souviens de ces soirs d’été
de ces nuits d’insouciance
d’ivresse facile sans alcool
et sans cuite
coulant simple de joie pure
qu’alors nous étions
joyaux bruts non taillés
non rognés par la vie
Tu te souviens cette descente au goulot
de mauvais Champagne
sur le parvis de l’opéra Garnier
dans cette union improbable
ce reflet indéfectible dans les bulles
Nous étions six ou sept effervescents
tous mineurs passablement éméchés
entre les bustes de Rossini et Auber
on osait fredonner Mozart sous la lumière
astrale des lampadaires
Rien ne pouvait nier nos quinze ans
nous étions invincibles alors
nous vidions nos peurs adolescentes
dans la mousse noyées au cul
de la bouteille
nous buvions d’une même bouche
d’une même ardeur le bonheur d’être
jeunes
Nous ne savions pas alors que
la vie s’agence autour d’absences
qu’elle s’affaire autour de nos dénis
de nos déficiences et de nos défaites
Nos réussites se fêtent encore
au Champagne (et au meilleur)
il a beau pétiller il ne goûte
plus tout à fait l’enfance
©Perle Vallens