
2026

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


J’aimerais écrire des mots modificateurs de choses, qui auraient un impact sur le réel, qui nous façonnerait un monde nouveau. J’aimerais les écrire à même l’arbre comme calligraphie d’insecte xylophage plutôt qu’à la lame effilée d’un canif ou que la croix définitive peinte rouge sur le tronc, qu’il n’y ait que morsure brève plutôt que signe d’appartenance.
Perle Vallens

Le quatrième numéro de Hespérie, revue créée par Jean-Marc Feldman, vient de paraître. Je suis heureuse de voir un ensemble de poèmes sur le thème de la ménopause issus d’un (trop court ?) recueil (qui n’a pas trouvé d’éditeur), ainsi qu’une photographie. Merci à Jean-Marc pour son accueil dans les pages d’Hespérie aux côtés de noms appréciés et d’autres à découvrir.

Le froid s’installe dans le corps dans une atmosphère tremblante
dans un ciel soluble
rien n’est suspendu aux branches que ce froid liquide
jusque dans mes ongles
feuilles à terre baignant dans leur jus
dans mon sang
se dégivre un appel long d’années
embrassés le tronc et le lierre emprisonnent
un reste de chaleur
Perle Vallens

Je pars des faits.
1. Il y a eu un orage.
2. Il y a eu des inondations.
3. Il y a eu pire.
Plusieurs énonciations possibles renvoient au réel et à son travestissement, comme en témoignent ensuite les annonces au JT, les titres des journaux, les effets de superpositions d’un post numérique, les interviews, les images qu’on imagine fake tellement improbables. Une illusion non choisie, un trompe l’œil qui prend l’eau.
La réalité instagrammée charrie des boues. On voit des véhicules dispersés, des quatre-roues flottant, des personnes perchées sur le toit des voitures. Peut-être hilares pour tromper l’effroi. L’effet serait comique si la catastrophe n’était pas perceptible, en transparence. Ce que l’image ne montre pas, ce que le hors champ, la voix off sont impuissants à crier, c’est la perte de repères. La perte de ses biens, et dans la finitude extrême, la perte de la vie. Parce que certains êtres sont morts, emportés par les courants, ensevelis par des trombes d’eau, écrasés sous des arbres déracinés.
Les pluies diluviennes, une fois l’orage passé, que sont-elles devenues ? Que deviennent les m3 stagnant ? Disparus le lendemain, asséchés si vite que le désastre semble n’être jamais advenu. Hormis les sacs poubelles, les déchets divers, les étoffes éparses prises dans les branchages. Le jour d’après, tout est comme avant, le niveau de l’eau après la montée revenu à celui du jour précédent comme si de rien n’était. Les visages ruisselants essuyés, les vêtements essorés, il faut vider, éponger, balayer, nettoyer, remblayer, reconstruire. Ce qu’on ne peut pas c’est ressusciter.
La déchirure du ciel si vive, si brève, s’est déjà refermée. Sa membrane fine s’est déjà reformée, bleuie, après grisaille informe, après lueur blême. Ce bleu parfait et sans nuages, ce bleu si pur et si cruel. Tout le monde le sait, le bleu du ciel ignore les morts. Et les oiseaux piaillent l’oubli.
Perle Vallens
(poème écrit il y a un moment, réminiscence d’une vague d’inondations)

des rives d’une pluie intacte non encore coulée
mimer le bruit des vagues et celui d’avant l’orage
sons lourds passent lentement de l’air
à la menace
le souffle danse sa valse au fond du ventre
nourrir le vide en attendant le battage
du tonnerre le cœur
tambourine par avance
la rage est un mot impossible à prononcer
la bouche ouverte chercher un autre langage
dans l’espace entre le silence et l’oubli
elle s’essaie à l’absence
le doigt sur la gâchette de l’infiniment
pour se donner une contenance
l’eau roule sa sueur
jusque dans ses mains
elle se laissera chavirer par la pluie
Perle Vallens

Dans le bois de Vincennes, on frotte nos semelles dans les feuilles mortes comme quand on était gamin, comme quand on avait cette insouciance douce, ce cœur léger. C’est bien trop tôt pour ces jeux d’automne, on est début août et les arbres perdent déjà leurs feuilles. Elles jaunissent, virent au brun et tombent dans l’air étouffant d’une pseudo canicule. Je cherche dans mes souvenirs les promenades d’été, le visage et le corps liquéfiés dans l’envahissement solaire. La sueur n’est pas rosée et je me demande comment transpirent les arbres quand il fait si chaud.
Je sais qu’ils dépérissent à cause des sécheresses répétées. Leur mortalité s’est accrue de 80% en dix ans. Dans certains massifs des centaines d’individus sèchent sur pied. Ils sont secs comme des vieillards. Rabougris et ternes. Ils souffrent de températures élevées, comme nourrisson malnutri. Ils souffrent d’une maladie incurable. Comme un cancer. J’aimerais pouvoir dire qu’ils végètent.
Ils se dessèchent et s’affaiblissent. Ils penchent, se déracinent, ils tombent et gisent à terre après les tempêtes. Ils brûlent aussi. Plusieurs millions d’hectares de forêt dans le monde partent en fumée chaque année. La suie recouvre les survivants, souvent décapités. Comme jadis les condamnés, à la hache. Les autres, les morts sont abattus, tronçonnés, remplacés parfois par de plus jeunes, moins résistants que leurs aînés.
Je n’ai pas osé compter ceux éradiqués l’année dernière entre la gare et la zone d’activités, plusieurs dizaines, tous sains, droits comme le i de intact avant que quelqu’un décide de les supprimer. Tous d’âge honorable même si je n’ai pas compté non plus les cernes des troncs sectionnés. Je n’ai pas su combien d’oiseaux, d’insectes, de vers de terre, de micro-organismes ont perdu leur abri et leur compagnon. Je ne sais pas non plus la quantité d’oxygène manquante, non rejetée par ces arbres qui ne sont plus là, ni le volume de dioxyde de carbone qu’ils n’absorberont plus maintenant qu’ils sont morts. Cet air un peu moins respirable, cette atmosphère un peu moins tolérable, comme émanation d’un gaz écocide, relent aigre et nauséabond d’un mépris envers les vivants non humains. Non, je ne sais pas chiffrer la perte.
Perle Vallens
le corps en transit au fond d’une voix
blanche mate
aphonie d’une cellulose sans acide
ventre enfermé dans voix fantôme
qui m’enfile comme un gant
la voix est une surface sans vide
elle ne m’endommagera pas
elle me mangera me gobera
tout rond
Perle Vallens
Micro vidéo sur un court texte (et autoportrait/génération d’ondes sonores) dit par une voix synthétique et non la mienne. Partagé sur instagram pour les 100 jours d’écriture (jour 95)

parcourir la distance de là le verger
à reculons les branches tordues sèches
cassées qu’on devra égaliser
à la cerne de l’arbre reconnaître défi
cience la morsure
pas la sienne l’appauvrissement
de mes vieillards secs
en étancher la soif
repousser l’échéance d’un prochain coup
de soleil
hydrater par l’eau de pluie
acide quand bien même creuse l’écor
ce fragilisée
un serment prononcé m’engage
d’une promesse faite sur le vert
sur le vif les mots à ren
flouer je sais la repousse lente
l’entêtement à vivre
jusqu’à la feuille tendre
Perle Vallens
#100 jours d’écriture, jour 92

On dirait qu’elles se taisent
mais c’est qu’on ne les entend pas
Écoutez
Elles glissent
progressives dans le silence
il n’y a que la distance sous nos pas
un grand espace tout autour
un ciel
Ecoutez
La terre respire encore
elle rebrousse calcinée
les racines frémissantes
le sol relate une histoire
à laquelle nous croyons
Ecoutez bien
pour retenir les mouvements cachés
dans l’immobilité
Leur souvenir repousse fragile
dans nos veines
tiges hautes nous atteignent
de plein fouet
Ecoutez toujours
le déjà là des apparences
le dessous révèle leurs vies
inventaire
d’ombres
dépliées
plissé se fripe un pétale
dans l’air froissé
Ecoutez la pleine peau des plantes
Perle Vallens