photo n&b·poésie

Cette femme

tu as connu cette femme 
aux yeux de refuge
au regard de cabane
aux mains qui cicatrisent
les temps de disette

tu as connu cette femme 
ses mines de seize ans
sa bouche acquise à ta cause
cette femme définie comme amante
ses multiples dénominations ne la faisaient pas
unique

fut un temps je l’appelais je
fut un temps tu ne l’appelais pas
un déficit de nom une défaite reconnue 
une définition par défaut
ne font pas une femme complète 
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

50% orpheline

Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline. 
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle. 
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-mère à faire semblant, à me confondre ? 
Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère. 
Perle Vallens

photo n&b·poésie

A l’oeil

L’oeil descelle les briques
une à une abat les fondations
d’une vie trop bankable
dont ne gardera que l’essentiel
strict sans compromis
aucune négociation d’agent de change
pour fluidifier nos acquis
pour réduire aux acquêts les émotions
dues à chacun
comme autant de cloques posées sur les peaux
là où se glisse des étiquettes où se calcule
le rendement de nos sentiments de nos attentions
(x% de caresses à valoir sur x% de gentillesses consenties)
l’œil signe son arrêt sur image la première qui mérite
un quelconque souvenir
un de ceux dont on tisse le quotidien avant qu’il ne s’écroule
avant que la source de malentendus n’implose
dans l’horizon inutilisable
l’œil continue de compter chaque raison potentielle
de continuer à vivre dans ce système obtus de redistribution
des biens et services rendus à la communauté
L’œil persiste et se signale en clignant de façon répétée
(ce qu’aucuns nomment un tic)
singeant l’art de la complicité et simulant
l’instinct de pseudo fusion
mais il laisse trop de blancs entre les bonnes intentions
qui ressemblent à des blessures
l’œil a beau souffler sur ce qui lui rappelle d’anciennes braises
tout se brouille dans le regard
l’œil existe mais ne sait plus voir
Perle Vallens

photo n&b·poésie

d’ogres et de loups

j’ai le corps frileux et effrayé
affolé d’un rien pourtant du vent
d’une vie ensauvagée de forêts épaisses
d’ogres et de loups
la peau frise à l’usage des monstres
se devine à nouveau vierge en transparence
le sexe inapprivoisé se désertifie
bave pourtant déblatère ses désirs
jamais déshydraté
jamais regardant (il connaît la musique)
joue toujours sa partition
gèle sa nostalgie pincée entre
le pouce et l’index
le temps et la chair se tiraillent tour à tour
entre silence et cris pousse l’âge carnivore
par impulsions et pores retournés
Perle Vallens

photo n&b·poésie

Instinct maternel

ma tendresse m’handicape
elle m’est point de côté
elle met point d’honneur à me grandir
mais je vais clopinant sur ma béquille
du coeur ce caillou dans ma chaussure
qui refuse de s’écarter du droit chemin
la droiture ne fait qu’ajouter à l’entaille
dans la peau là où suppure
un reste d’humanité
l’entorse promet le ciel
là où ni la caresse ni le soleil
ne seraient récompense
la pensée est viciée dans l’espace entre
la notion de devoir et un pseudo
instinct maternel
Perle Vallens

photo n&b·poésie

Sevrage

Je me défends bien
aux interrogatoires programmés
Je me défile à trois doigts près
Je défie quiconque
au concours interactif de baiser
Tu me dis que tu ne t’appelles pas
quiconque
mais tu es pourtant bien celui qui
opère par voie de sevrage
à cœur ouvert rien d’impossible
Perle Vallens

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Fosse aux ours

Si tu restes tu assistes à la fonte d’une femme
une neige fraîche d’été au bout des ongles
un seul effleurement suffit pour excuser l’indéfendable
j’enterre les défauts à main nue
dans le creux des chairs
si tu me pêches à la ligne
(fine mouche je me cache
derrière les rochers des mots)
tu arraches la victoire
tu gagnes mes rives de haute lutte
tu peux trouver en un geste de parade amoureuse
le bouton on-off
la fosse aux ours si tu ouvres assez grand
les bras et la bouche
Perle Vallens

photo n&b·poésie

Non rétroactif

Trop de doigts pas assez de paume 
Trop de dents  pas assez de bouche
par où passe le sens le sentiment dans l’heure
écoulée 
Trop d’espaces grands ouverts où court la perte
l’os de l’absence rongé aux acides
la salive d’un vieux chien 
Trop de morceaux de vie ne formant
aucun paysage
aucune géographie ne tient au corps 
Ventre flou mangé d’un fumigène 
ou d’un refus 
effet non rétroactif de la lumière 
Rien ne diffracte au milieu du visage
Perle Vallens