atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

P.

L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.  
Elle éclate et c’est de la joie pure. 

Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. 
Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit. 

Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère. 
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long. 

Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne. 
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire. 
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ? 
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche. 
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide. 

Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse. 
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite. 
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés. 
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut. 

Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée. 
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête. 
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien. 
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard. 
©Perle Vallens

photo n&b·poésie

L’image dans l’image

je sais ce qu’il y a en toi
je sais ce qu’il y a si tu me dis ce qu’il y a en toi
si tu me dis il y a plein de choses que j’aime
des choses que j’aime en toi que j’aimerais en moi
ce préjugé en moi c’est que j’aime ce qu’il y a en toi
ce préjugé c’est ce qui m’amarre à toi
ne se périme pas
ce qui m’accroche avec le temps
peut-être anachronique
peut-être caricatural dans son anachronisme
et dans sa course
il y a l’écriture dans l’amorce dans l’amour
bien ancrée solide dans mes murs
l’écriture dit les gestes l’agitation
l’intention sonore entendue à la voix
quand bien même muette
la voix voulue inerte en visibilité réduite
mais vivante
il y a l’instant-même
il n’est pas encore mémoire
il n’est rien encore qu’un flux binaire
ne se mesure pas à la lumière
se perd dans le trafic web
il faut attraper les messages au vol
filer doux dans le flood pour les attraper au lasso
il faut les enfouir se les fourrer en soi serrés
les laisser reposer en strates sédimentées
les laisser se dessiner dans leur respiration
temps de pose immobile avant la mue
une image se glisse dans une image se glisse dans une image
sans fin
©Perle Vallens

Erotisme·photo n&b·poésie

Entre mes jambes

entre mes jambes vacille

un vieux souvenir ou un rêve de bave

redevenu réalité 

nos langues épépinent un fruit oublié 

cette confiture qu’on se tartine 

on ne sait pas quel nom elle porte

on se lape – top sans écran interposé-

ce baiser étrenné qu’entraîne la morsure

ou est-ce l’inverse dans le choc des dents 

dans le trébuchement 

on se déracine d’un rien 

d’un crachement de doigt

je respire dans ta bouche un mot de trop

qui me ferait expirer

pour un peu le plaisir reviendrait

©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Chemin

Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.

Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.

Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit. L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.
©Perle Vallens

photo n&b·poésie

Silence de la main

Je pourrais compter tous les silences
de tous les moments de tous les endroits
mettre la distance dans le souffle
d’une respiration
travailler la patience et mettre le vent
dans ma poche pour mieux les entendre

De tous les silences c’est celui d’un sourire
que je préfère
c’est le silence d’un regard grand ouvert
d’une main levée tendue
le silence d’une main qui caresse
repousse tous nos bruits
disperse loin
toutes nos dissonances
©Perle Vallens

Erotisme·photo n&b·prose

Rêve, plein phare

Un homme est entré dans ton rêve.
Il n’a pas prévenu avant. Il n’a pas frappé à la porte. Elle était déjà ouverte mais personne ne sait dire si c’était pour lui.

Le rêve n’est pas écrit d’avance. Il n’est pas sensé dire quelque chose. Il est libre, non formaté, ne se nivelle pas par le bas, gagnera certaines hauteurs. Il faut apprendre à léviter pour les atteindre. Il faut apprendre le langage des cimes.
Il faut savoir s’enfoncer dans l’ombre du bout de la langue. Il faut s’entendre parler pour ne pas tomber. Les mots sont tes ailes, vastes, se développent en nappes phréatiques pour t’y baigner, t’y abreuver.

Le rêve caresse un espoir dans le sens du poil, dans le sens de la vulve ouverte comme une porte. Le rêve s’avère meilleur amant que l’homme.
L’homme ne caresse rien, il se contente de regarder. Il se montre cruel dans son immobilité, dans son mutisme. A un moment ses yeux se décrochent et roulent jusqu’au sexe. On dirait deux soleils inassouvis qui luisent dans l’ombre de la toison. Ils s’y perdront.
Tu sais, l’émoi se fait dévoration, creuse les chairs comme des puits. Ils finiront dans ton cul. Les yeux plus gros que le ventre, c’est bien connu. Le rêve le sait depuis le début.
©Perle Vallens

NB le texte a été écrit avec les contraintes de mots suivants : soleil, léviter, caresser, formater, cruel, inassouvi.

photo n&b·poésie

360°

corps devenu mur
devenu insecte rampant
sur le mur
devenu bouche taiseuse
corps fraise à main nue
son propre pivot
ancrage à vis bien serré
pour éviter les faux pas
passe ses copeaux sous silence
sa force de coupe son taux d’usage
peut rogner la matière jusqu’à l’os
puise dans l’usinage des jambes
sa stabilité son socle
pour une rotation à 360°
pour un geste qui embrasse
corps adhésif sur toute surface
s’accole s’agglomère lisse
égrène son pollen pleine peau
sa pluie de particules touche
l’horizon du monde
©Perle Vallens

photo n&b·poésie

Gravats

un glissement de terrain dans les mains
le geste tombe sous des tonnes de gravats
sous des trombes d’eau
d’orages
comme si quelqu’un avait déposé là
un désastre
juste sous mon nez
j’y glisserais jusque sous le sable
ou sous la table s’il y en avait une
on laisserait le droit fil de l’instant
on lui préfèrerait l’accident
on passerait un bon moment
de catastrophe
©Perle Vallens