
Roche (photo-poème/poésie graphique)

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


La foule se masse toujours dans la même direction, elle préfère se masser que s’espacer
La foule est parfois si compacte qu’elle ne laisse pas passer la lumière
La foule se fixe des rendez-vous et personne ne manque à l’appel
Aux avant-postes de la foule il y a une mini foule
On ne choisit pas la foule, c’est elle qui nous choisit
Le règne de la foule est dans la grande foulée, tous d’un même pas
La foule a des gestes désordonnés
La foule défile sans bruit (mais tout le monde sait que c’est faux)
Sans boussole la foule perd toujours le nord
mais y trouve une certaine gloire
Le nord oriente le mieux ce paysage froid qui fait défaut
Le nord est une voix lointaine que la foule écoute pour s’orienter
Emporté par la foule qui s’élance, le nord s’apparente à une danse
Le nord est une clé
Le nord est un souvenir
Le nord est une illusion
Sur la carte, le nord désigne l’inatteignable qui est souvent l’inattendu
Ce que la foule n’atteint pas, elle le rêve
Car la foule dort d’un même, d’un seul oeil
De l’autre, elle regarde le nord
Dans l’œil de la foule le nord est déficitaire
L’ennui est la distance qui sépare l’attente du nord de celle du futur
L’ennui est le principal agent d’érosion de la foule qui attend quelque chose du nord sans savoir quoi précisément
Le nord est l’obsession, vous ne le saviez pas ?
Perle Vallens
Sur une proposition de Marilyne Bertoncini pour Embarquement poétique sur le thème Runes et Ruines, voici un poème ainsi qu’une photographie illustrant les ruines de l’esprit quand il vacille sous le coup de la vieillesse, des dégénérescences, des maladies comme celle d’Alzheimer…



Comme l’an passé, j’ai participé cette année avec trois photo-poèmes (budget oblige), encore visible quelques jours à Charly dans le Cher.
Voici les cinq propositions initialemes (dont les 3 photo-poèmes exposés) sur le thème général de l’agriculture, ici poèmes écrits sur des photos de vendange.



Si quelques exemplaires étaient à disposition sur le stand de Radical(e) au marché de la poésie, notamment en version open art, le lancement du dernier numéro de Radical(e) est prévu pour le 21 septembre à la librairie EXC (Passage Molière, Paris 3ème). On vous donne rendez-vous à 19h00 avec les créatrices de la revue/tract poétique et les autrices pour des lectures de ce dernier numéro, (Radical)esse (où figurent 3 de mes poèmes et 3 photographies également) et du précédent (Radical)ine. Si vous êtes dans les parages, ce sera un plaisir de vous croiser.


Il y a cet endroit qu’on habite maintenant, ce lieu familier, intime qui nous accueille dans notre entièreté, où l’on réside, où l’on vit, et tous ces autres par lesquels on est passé, qui nous ont vu grandir, nous transformer, être, vieillir. Qui peut dire où nous habiterons demain ?
On habite un endroit où l’on demeure, ça veut dire y rester un certain temps, y faire son nid. Peut-être un jour, un mois, un an ou dix. Peut-être même toute une vie au même endroit.
Ce qui s’habite s’habille, se nomme, s’installe dans notre vie, devient central, peut-être essentiel. On s’y installe, même de façon éphémère. Sinon on n’habite pas vraiment. On occupe un espace un moment, c’est tout. Pour habiter il faut se lier, se nouer avec un lieu.
On habite un appartement, une maison, une cabane, tiny house, ou encore une roulotte, une péniche, un camping car. Longtemps j’ai rêvé d’une demeure flottante, d’un espace mouvant à habiter, qui me déplacerait, me désaxerait, à mesure qu’elle se déplacerait elle-même. Une habitation mobile. Un mobil home.
On habite une ville, un village, une région, un pays, qu’on fait nôtre. On peut même habiter un bout de trottoir, un pont, une ruine, une clairière, si on y reste un peu. Peut-on habiter une route, un chemin, une rivière ? Y rester, y revenir comme un lieu avec lequel on tisse un lien, y laisser un peu de soi à retrouver la fois d’après.
Chacun rêve d’un toit à son image, qu’on peut habiter seul ou à plusieurs. J’habite un peu, beaucoup, passionnément avec toi toi et toi qui ne seront plus là demain, comment habiter alors, sans lui, lui, eux, elles ?
On habite bien ce qu’on aime, on s’ouvre, on écarte nos bras, tout l’espace qu’on habite peut être habité par d’autres qui viennent, s’en vont, vivent. On est soi-même habitation pour l’autre. Mon ventre a été habitation où durant quelques mois grandir, se nourrir, devenir.
On habite de ses yeux, de ses mains, on mesure l’empan de son habitation, ses ouvertures faites nôtres. On habite une aura, un esprit, celui d’un lieu, on habite son imaginaire, ses évocations, ses évolutions, on accompagne. On habite de phrases, de mots pour dire cet endroit qu’on habite.
Habiter, à comprendre comme avoir l’habitude d’un lieu, est-ce effet de syntaxe, habiter un lieu comme on habite le langage ?
Perle Vallens

Ils vomissent des mots crus et noirs venus avant l’aube
à défaut de leur creuser une tombe
Ils vomissent des images vertes de rage arrachées à leur ventre
à défaut de fouiller dans le sang de leurs veines
Ils vomissent des pensées sans nom des idées blêmes et molles
à défaut de les rougir de leur honte
Ils vomissent les fleurs sans fards de leurs peurs cueillies le matin même
à défaut d’herbes fraîches du courage
qui refusent de pousser sous leurs pas
Ils finiront bien par vomir le cœur nécessaire
pour guider leurs pas sur les bonnes routes
où ils vont claudiquant
ce caillou dans la chaussure
qui les fera vomir aussi et ce sera
comme perdre un orteil
comme pourrir de l’intérieur
comme parler sabir inconnu d’eux-mêmes
Ce sera métamorphose
ce sera monstruosité sur figure humaine
l’œil vomi au milieu du visage comme vue unique
cyclopéenne du monde
Perle Vallens

On s’était diapasonné une dernière fois
le pas sur le pas de l’autre trouver le rythme
de l’ardeur et du désir
On s’était arrangé pour s’agiter dans la moiteur conventionnelle d’un coït qui revient de loin. On s’arrangerait pour plonger davantage, pour prolonger les épithètes et les formes non verbales, les hypothèses plausibles d’amitiés amoureuses. Il y a de quoi parier sur des prolongations horizontales, sur des temporaires qui s’agencent, des potentialités à moyen terme et ça me colle des frissons progressifs, directement programmés à une date ultérieure. Je bloque toute effusion dans l’écluse de mes lèvres. N’empêche, les dents du sourire sont de plomb, d’un bonheur noirci sans savoir de quoi.
Perle Vallens, 21 août

Ça dit oui, ça dit go mais quelque chose freine dans l’élan qui pèse plus que les bagages sur le quai de gare et dans les bras
qui pèse plus que les jambes elles-mêmes à l’arrêt sur le même quai
et ce rer qui n’arrive pas dont on hésite à préférer qu’il vienne ou ne vienne pas
et si une grève inopinée non souhaitée et non souhaitable mais quand même quelque chose freine le départ
J’ai dit oui-go comme ouija et le train affrété se peuple soudain de fantômes et soudain ça fout le cafard alors que l’instant d’avant d’un coup je me sentais prête et pressée de rentrer
et les rails apparus comme un horizon possible à longer du regard dans ce sens qu’on dit bon par excès de méthode coué
à parcourir jusqu’au bon emplacement celui qu’indique
le billet dématérialisé trop souvent éteint dans la lumière trop souvent terne d’un smartphone qui ne reçoit aucun message
Je sais par cœur le trajet mais s’espacent les conditions du retour entièrement dissoutes dans les hypothèses du voyage inverse
bien sûr je reviens bientôt et qu’est ce que ça change
dans cet incontournable devoir rentrer et dans ce vertige de cette salle trop haute de la voiture 7
dans l’instant saisir la rampe pour éviter de chuter
tomber à la renverse est un souvenir ou un rêve
alors qu’est ce que ça change dans cet interminable à moins de sombrer dans le même interminable sommeil et de rêver que je tombe à la renverse
Être renversée c’est oui ou ja dans l’allongement
caressant on en redemande du renversement le corps et la tête à l’envers et ne pas se redresser trop vite mais rester renversée, se laisser traverser par toutes la palette des émotions, comme tout un paysage qui défile sur la vitre d’un train, cet effet d’accélération on sent bien ce que ça fait dans l’échine, la vitesse du train son effet sur l’accélération des émotions, leur circulation dans le sang, leur effet dopant et addictif, on n’imagine pas à quel point on devient accro à la grande vitesse des sentiments.
Perle Vallens, 22 août

Just a perfect day s’espère, puis s’éconduit, se reconditionne dans son étui du lendemain, dans son recours au lendemain, ce mauvais esprit qui prône que c’est un autre jour. Ni meilleur ni pire, ou bien, quoi ? Ce qu’on prise est-ce aussi ce qu’on prie, ce qu’on capte dans le recueillement du regard, qui réussit à aplanir les aspérités, à modifier les perceptions.
L’intensité se caresse de loin, c’est un paysage estompé sur lequel on souffle en espérant secrètement qu’il se rapproche. L’élément narratif qui fait que l’on donne sa chance à la nuit.
On imagine une forme d’instabilité, et ça pencherait du bon côté de la balance, on se jouerait la scène, on limiterait la casse. On accepterait ce rôle tout compte fait taillé sur mesure. L’image colle à la peau. Faire semblant est une possibilité. Engager sa responsabilité nous vaut un selfie artificiel, ce reflet au miroir bien encadré entre le satisfecit salvateur et l’imaginaire secouriste. Mais adhésion à court terme dans l’attente d’autre chose, des potentialités du lendemain, l’étendue poreuse de l’aube depuis l’heure du désœuvrement.
J’attends que s’éventre ce lac de retenue à irrigation immédiate.
J’attends juste de me sortir de moi, me faire prendre l’air, me sauf-conduire jusqu’à demain.
Perle Vallens, 16 août