photo négatif·poésie·prose

Parce qu’aujourd’hui

je suis femme assise côté passager
je regarde passer ma vie
comme s’il s’agissait d’une autre
reflet enfermé dans la vitre
je suis mon propre paysage
sans le savoir
toute l’enfance durant
j’ignorais que j’existais vraiment
ailleurs que dans d’autres regards
ce que dure l’enfance on ne le sait pas
elle termine (trop tôt) quand la main
la sale main moite
et velue et veule
se pose
et ça fait comme une tâche sur la poitrine
qui ne s’efface qu’avec le temps dit-on
la main a fait venir le rouge
aux joues tombées le sourire abaissé
trop crispé pour être
la honte s’est mêlée à autre chose
qui a fait de moi adulte avant l’âge
avant je ne savais pas ce qu’est être une femme
je ne savais pas vraiment
j’ai attendu d’autres mains pour effacer
la trace laissée l’enfance dessous
remonte parfois à la surface
je suis une femme assise aujourd’hui
du côté conducteur de ma vie
j’ai déjoué les pièges tendus par les mains
les miennes savent maintenant
essuyer la buée sur la vitre
mieux que quiconque sans rayer
les noms qui se sont déposés
sur le paysage

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo négatif·poésie

Blanc

Blanc
où la trace s’enfonce
jusqu’à disparaître

s’ouvre un passage vers
espace à haute teneur
déracinée indéfinie frontière
entre l’avant et l’après

irréel
comme trop réel
évanoui

ce qu’il reste de violence en nous
éparpillée
impressions mortes
mais résurgence d’un souvenir

hypnose
sensation concentrationnaire
l’enfermement des mots
d’où rien ne surgit

chasse sur les terres
de personnes qui ne sont pas moi
à la recherche de l’autre
ce merveilleux

l’inconnu dérive
longues distances à parcourir
pour parvenir

là où l’amorce
la continuité flirte avec la discontinuité
en permanence

hameçonnée l’émotion
accrochée la transe
l’agencement sans pareil
inabouti certes
dansée l’instance
du semblable

un flottement
déraisonné flou
longiligne
dans la main tendue

l’étrange étrangeté se confronte
sans se confondre

en pluie tombés morceaux de moi
pièces d’un puzzle
pour un assemblage
plus grand

Perle Vallens

 

avec André Michaux

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·photo négatif·poésie·prose

Absence

Rien ne frotte
Aucune étincelle d’aucun silex
aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
et ce qui ne brûle pas s’éteint

Rien ne murmure rien ne chante
la voix a disparu
la bouche de la voix a disparu
le visage de la bouche de la voix a disparu
Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

Il n’y a plus de marée pour me nourrir
plus de lumière pour me guider
dans l’horizon plus de montagnes à escalader
tout est plat à perte de vue

Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
la route prévue a été coupée
chercher revient à ne pas trouver
se pencher dans le vide revient à tomber

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo n&b·photo négatif·prose

La nuit d’avant

C’est le souffle le premier qui se modifie et la sensation en creux d’un trac, d’une excitation. Je sais que certains sont malades avant un voyage, c’est une sorte d’angoisse. Ce n’est pas mon cas mais quelque chose remue au ventre, qui s’emballera quelques minutes avant l’heure prévue du départ. C’est infime d’abord, ourdit son galop à venir, se laisse le temps, mince dans la carapace de l’attente. Puis, ça se déploie, dans la largeur, dans la hauteur du buste. Une manière de longitude et de latitude de l’idée de voyage qui grandit le long du sternum, vient se loger dans la poitrine, cogner au coeur. Ca caresse la part d’insomnie, avant de prendre pied dans le sommeil, par à coups. Les cernes, c’est pour demain, et l’estomac qu’il faudra dénouer.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·photo négatif·photo retouchée·poésie·prose

A un moment

A un moment on se. On se quitte.
A un moment il y a des rails, un métro, un train, une voie de séparation.
A un moment le monde se voile. Il se délabre et s’éparpille. Il se disperse.
A un moment quelque chose se creuse à l’intérieur, un lac immense qui déborde.
A un moment je marche dans une flaque plus grande et plus lourde que moi. Je m’arrache à la flaque mais c’est trop tard, j’ai déjà fondu. Je marche liquide sans savoir où je dois poser mon pied.
Ce qui se nomme garde-corps ne garde plus rien qui a fuit par les pores, qui se frotte à l’asphalte sans rien à se raccrocher.
Les passerelles sont faites pour passer, les ponts pour sauter.
Le pas. Le parapet. Les pas perdus. Le prêt-à-tomber.
Où est mon parachute ?
C’est trop tard, mon visage est passé par dessus-bord.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo négatif

Géographie

La carte, tu la déchiffreras. Il y aura des légendes à suivre, des sillons à creuser sur la peau palimpseste, toute entière vibrante de mots. 
Tu devras tendre l’oreille aux vibrations. 
Sache que chaque bruissement a sa propre signification, chaque buisson sa taille propre, au cordeau, chaque parcelle est en nue propriété. Prends garde de ne pas t’y aventurer sans mesurer ton rôle et ta responsabilité. 
Tu avanceras avec précaution. Tu feras attention à la respiration. Le souffle du ventre te parlera de ses attentes. Le désir saura se faire entendre. 
A un moment, le corps te donnera d’autres indications, peut-être contradictoires. Tu devras les suivre. 
Tu t’abandonneras à la caresse à ton tour, tu t’abandonneras à la douceur. 
Peut-être t’abandonneras-tu à la quiétude du repos. Peut-être auras-tu trouvé là un havre de paix, un port où te poser avant de repartir.
Perle Vallens