photo couleur·photo retouchée·poésie

L’hygiène de la mort

je cherche dans l’imagerie sensible du réel
une vision ressemblante de la vie

j’échoue à trouver autre chose qu’une esquisse
qu’un semblant d’illustration bien imitée
un roulement à billes bien huilé pour simuler
le concept de mouvement d’avancée
de poussée de force centrifuge
(d’évidence fictive)

au milieu du tumulte on voit
une moue vague qui souligne le simulacre
entre le trop plein et le trop vide
au miroir l’œil vérifie le plan
certifié conforme de l’existence

ne saurait être cette pâle copie
cette figure molle ce corps avachi
qui laisse finalement en bouche
une certaine idée (contagieuse)
de l’hygiène de la mort
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo retouchée·poésie

Les mots raclent

Ouvre la bouche et dis
les mots bloqués
ce plombage dentaire
qui empêche qui chasse
à coup de brûlure
à coup de tremblements
mauvais rinçage des gencives

Les mots sortiront tôt ou tard
ils feront bien ils fredonneront
ils auront su garantir leur floraison
leur fluidité pleine salive
leur folie douce aspirée
par l’autre bouche
ils sont nourriture ils sont boisson
ils sont vérités au fond des ventres

Les mots maladroits
fausse route dans la gorge
ouvrent de vieilles cicatrices
des fractures des failles
raclent les lèvres
traversent au mauvais endroit
en dehors des clous
se rattrapent où ils peuvent
leurs serres autour des cous
étranglent et c’est sans faire exprès

Ils s’en excusent ils trouvent
ce qu’il faut pour adoucir
les plaies le pire le plus dur
est aussi le plus durable
les mots ne passent pas
ils restent en travers
d’autres venus à la rescousse
tentent le tout pour le tout
percent de nouvelles voix
pour poser baume plutôt que bombe
pour anéantir les champs déjà minés

Le bec des mots pique autant qu’il caresse
©Perle Vallens

Ce texte a été rédigé sur une proposition de Laura Vazquez dans le cadre de ses ateliers d’écriture (ici sur instagram). Un certain nombre de textes écrits lors de ces ateliers sont ensuite publiés dans la revue en ligne Miroir, qui diffusent ainsi de nombreux textes, base de données riche, dense, poétique et littéraire. Des bribes très inspirantes.

Erotisme·photo retouchée·prose

Main. Tentaculaire.

Douce, moelleuse, chaude, fondante. Ouverte à la main qui s’imagine. La main qui imagine de son côté la chair douce, moelleuse, chaude, fondante. La main invente les contours, la mollesse, le soyeux, rehaussés d’un souffle chaud depuis le ventre. La main entend respirer du plat de la paume, voit se gonfler, la main sait les mots prononcés en rêve. La main visite de toute sa puissance inventive, captation d’une source intérieure, d’une douceur qui dissimule un grondement de fauve. La main se glisserait sans crainte de se faire mordre. Un doigt, puis deux. La main entière disparaîtrait en quête de nouveauté, exploratrice du plus profond. Peut-être pour s’y cacher ou s’y mettre à l’abri. Peut-être pour se vêtir de doux, de chaud, s’y enrouler. La main faite liane, longue, s’allongeant pour s’enfoncer.
La main en allées et venues, sur et sous la peau, entre les chairs, entremêlées, entre l’humidité et l’abîme, le moyen d’y pénétrer et de s’en extraire. La main tentaculaire gesticule, se colle, ventouse, dévale, dévide ses doigts. Une bestiole dans une bestiole. Hallucinées.
©Perle Vallens

photo retouchée·poésie·prose

Des poux dans la bouche

Les arracheurs de dents te cherchent des poux dans la bouche
Ta langue ne tourne pas assez à leur goût
Elle penche trop en dehors
Elle pêche des mots qui peuvent convenir
mais il n’y a que des inconvénients à parler
avec des cailloux et des molaires creuses
c’est bien trop massif, ça prend toute la place
Tu as un dentier sur mesure
pour remplacer les canines tombées
pour corser la saveur des phrases
Tu ne ménages pas ta morsure

On ment, on triche et c’est comme sucer une chair fraîche
La pastille de la peau blanche
détachée et plaquée au palais
On a les addictions qu’on peut
On a des douleurs dentaires à trop mâcher
par intérim
Il manque toujours un trou pour cacher
les déchets

Pas de préchi-précha
la bouche vaut mieux que ça
Et la peau chante mieux que les mots
©Perle Vallens

Emotion·photo retouchée·prose

Traité pratique d’ophtalmologie

Au viseur, voir loin, par-delà l’ossature, par-delà l’espace clos et les jointures, par delà les possibilités. Voir avec précision, avec suffisamment de persistance et d’acuité, exercer son sens de l’observation, son sens de l’à-propos, de l’à-coup, de l’accélération imprévue des événements, sans transition, sans déperdition des détails. Voir avec clarté la désinvolture, l’absence d’objectif, la démesure de la désolation. Voir et se garder d’interpréter, se laisser imprégner par ce qui est vu. Il faut basculer de côté. Il faut garder ses distances, biaiser le regard. Il faut répartir les sensations, les laisser émerger, pointes d’iceberg à la surface, les suivre, les installer en soi, durablement. Il faut apprendre la lenteur, ralentir le temps et l’espace entre l’envol et l’atterrissage. C’est ce que font les oiseaux pour laisser le moins de plumes possible.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·nature·photo retouchée·poésie

Etre rivière

rivière©Perle Vallens

Renaître de chaque pluie
Dévaler les vallées
entre chaque rang de pierre tombée
entre chaque rive de chaque lit
Courir le jour comme la nuit
dans la clarté de l’eau
Chanter parfois doucement
le cristallin entre les cuisses
Passer à travers champs
à travers voix
Sentir l’aube se refléter sur la peau
Pâlir sur le flot des chairs
Gagner à gros bouillons l’estuaire
Aller jusqu’à la mer
©Perle Vallens