atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Une foule

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles, disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour capturer la bonne fortune.
Perle Vallens

photo retouchée·poésie·prose

Salivaire

Les salives débordent des bouches et avec elles les mots qu’on a empêché de sortir
cloués au mérite de la gorge s’imbibent d’un jus trop épais pour passer

C’est un crachat mélancolique un trop plein sans calcul sans considération qui qui n’a pu entendre prononcer qui n’a pu claquer en retour sa réponse à la non question

Les bouches sont des cloaques d’où s’extirpent avec peine les dernières volontés
de la journée
clapotis tendres en va et vient dont on ne sait s’ils ont encore un sens

Les vœux se chantent selon ciel clément selon clavier bien tempéré
on laisse traîner un peu de Bach au palais pour éviter le pourrissement
une mesure ou deux suffisent à apaiser la canine plantée dans les aigus
la molaire sur la langue râpeuse qui écorche le nom
suffisantes à diffuser songe lénifiant sa lotion de toujours

Combien de kilomètres avant les dernières notes
combien de temps avant le dernier tempo lent fondu dans les bouches

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

L’envers du monde

Ecoutez
Ecoutez bien le son du vent
Il ne couvre pas les bruits du monde
mais il est la respiration
Ecoutez et concentrez-vous
Calquez votre respiration sur le battement
lourd lent profond
Laissez-le vous envahir ses nappes de brouillard
son haleine humide
Laissez-le couler en pluie sur vos peurs
vos ressentiments
votre colère
Laissez le voile tomber sur le monde
Laissez-le disparaître sous l’épaisse nasse
Laissez le vent vous fermer les yeux
Laissez-le vous clouer les paupières sur l’envers du monde
diffus laissez fondre laissez dans l’envahissement le rêve vous baigner
le blanc tout recouvrir
invisibiliser
Inspirer puis
expirer une bonne fois pour toute

Maintenant vous pouvez ouvrir les yeux 
vous pouvez regarder le monde en face
jusque dans sa noirceur
de vos yeux percés 
vous pouvez regarder avec vos mains et vos pieds regarder avec le corps entier
tâtez le monde du bout des doigts
puis empoignez-le serrez-le dans vos bras
voyez comment vos bras s’agrandissent pour saisir le monde
voyez combien vous vous agrandissez alors
combien vous élargissez votre vue bien au-delà du regard

Perle Vallens