atelier Laura Vazquez·écriture·photo-poème·poésie

Marcher ou ne pas marcher, telle est la question

Il faut en premier et avant toute chose
avant toute autre précaution
se chausser

Et on se lave d’abord les pieds
on récure bien entre les orteils c’est important
On en profite pour vérifier la taille nette des ongles
limés au besoin

On lisse le tendon pour le décoller un peu
réactiver la circulation sanguine
et le désir

On frotte sous la plante
on le fait franchement sans égard pour les peaux mortes
du talon grenu et rêche

On le fait plus délicatement pour l’articulation
de la cheville droite
là où la malléole gonfle
molle et indécise
qui se pose toujours un peu la question de la marche
Tu comprends depuis qu’elle a été cassée
elle garde une fragilité un genre de timidité
On la flatte comme un animal indocile
qu’on veut calmer

On masse avec douceur la bursite
à gauche
toute fraîchement arrivée sans permission
par inflammation subite comme pour te faire regretter
les plaisirs pris
On la traite avec déférence cette punition
qui fait ralentir le pas
Il lui faut de l’huile essentielle d’eucalyptus citronné et du froid
pour décongestionner

Dite achiléenne calcanéenne sous-cutanée
cheville demi-divine de semi héros grec mort
de trahison du corps
d’ordinaire interdit le tendon qui s’érode
le protège des échauffements le chouchoute
lubrifie que ça coulisse que ça ne ripe pas

Bourse séreuse hypertrophiée baudruche enflée
fat-fat-fat et pfuit dégonfle
son outre qu’on dirait percée
petite boule synoviale œdème
endémique
mi ventre-phoque mi bouée-de-sauvetage
de pleine noyade

Dimension et apparition aléatoires
va et vient rien que pour embêter
propriétaire de la jambe
et pression des nocicepteurs tu douilles
La douleur
paraît que ça nous fait paraître plus vivant
Je douille donc je vis

Il reste à trouver meilleures chaussures
(pas de rando)
les chaussettes qui rasent le mal
et partir en boitillant
à l’assaut de la ville en se rappelant
à sa généalogie de pieds-bots

Perle Vallens

photo couleur·poésie·prose

Aux cernes de l’arbre

Plonger dans le fantasme de l’origine, à la racine, lignes courbes, sinueuses des généalogies, y chercher le rameau porteur comme la branche morte ou la pourrie, se demander de quelle souche l’on provient, de quel bois on est fait. Je compte les secrets comme les cernes sur le tronc, j’y discerne les césures et les erreurs, les pardons à mâcher comme boule de papier. Je mâchonne les histoires de famille, les affabulations à digérer, tout ce qu’il me reste sur le coeur. Je regarde les lignes de ma paume les veines de l’arbre, j’y verrais des signes et ce ne serait que pure invention. 

Perle Vallens

*100 jours d’écriture/jour 8 (jours précédents sur les réseaux sociaux seulement)

poésie

Demain ?

demain ne suffit pas
demain ne dit rien s’estompe
entre les lignes ennemies entre les
parenthèses absentes des morts (demain)
on ne sait pas encore de quoi il est fait
de quelle poussière recouvre les décombres
de quelle matière mesure les démembre
ments les chairs et l’ossature
demain ne reforme aucun corps les peaux
éparpillées aucun manteau sale du jour
plein des avanies de la veille
les regards vides de toute eau du matin
aucune pluie ne vient les remplir
aucune larme ne se perd plus dans l’abandon
des siens la patience ne suffit pas
à faire émerger un nouveau pas
demain boîte du mauvais côté
celui des carcasses entassées
demain se laisse écraser sous les bombes
tombereaux de déploration
sans futur re
présentable

Perle Vallens

Actualité·poésie·Revue littéraire & fanzine

Un court poème dans Courrier indésirable

Courrier indésirable est une micro-revue ou un micro-fanzine qui se présente replié en tout petit format.
Une nouvelle version de revues pliées parmi lesquelles Radical(e), dans laquelle je figurais avec photos et poèmes l’an passé, ou Vinaigrette, également revue amie.

NB le poème partagé est issu de Solo, dont j’espère qu’il sera bien publié aux éditions Tarmac

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Disparition (d’après vidéo) dans Miroir

Le dernier numéro de la revue Miroir est paru dimanche 8 juin avec Disparition, un texte écrit d’après conseigne d’écriture de Laure Vazquez. Merci à Benjamin Milazzo pour cette nouvelle sélection.

Il s’agissait cette fois d’écrire sur les traces de Suzanne Doppelt et Fernando Pessoa d’après photo, ici capture d’une vidéo de Terry Adkins, Untitled (Leather Wall Piece), 2013, vue à la Bourse de commerce.
Pour lire in extenso, c’est ici.

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Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

photo couleur·poésie

Aller simple pour le rêve

projection vidéo au sol devant le Forum des images (Paris)

Au guichet tu achètes un billet simple pour
ce trajet vers l’inconnu qu’offre le rêve
des lieux abandonnés que tu ne sais nommer
font paysage unique et irréversible
ce passage à gué des limites sont infranchies depuis si longtemps
à ton œil versatile fleurit une sensation de déjà vu
dans le jamais dit du langage
l’oscillation persiste entre toujours et l’échafaudage d’un peut-être
qui expire le peu de véracité de l’image

Perle Vallens

(écrit le 20 mai dans le train ou la gare, je ne sais plus trop)