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Le rêve de David Lynch


Nuit random de 1988 dans la Pink House. David Lynch soupire dans son rêve, il ne parvient pas à entrer dans cet état de calme infini. C’est plus une transe qui le maintient. Vague tenture rouge à soulever et des couloirs à l‘infini. Devant lui, la Vénus de Milo l’attend pour danser. Il la serre dans ses bras comme si c’était la seule femme survivante dans un monde d’hommes. Elle dit : Vous me serrez trop fort, les bras m’en tombent. Il valse avec une femme sans bras, comment est-ce possible ? Il lève la tête pour regarder son profil de marbre blanc. Elle lui sourit, elle a le visage de Marilyn Monroe. Son regard est si triste et pourtant son sourire rayonne. Un bruissement de feuilles et une odeur de chlorophhyle monte à ses narines mais les arbres sont invisibles. Il n’y a rien que cette tenture rouge et lourde qui tombe devant lui, c’est comme un théâtre. En lui-même il pense un théâtre d’émotions. Vénus-Marilyn lui chuchote quelque chose à l’oreille qu’il ne comprend pas. C’est la bande son qui parle pour elle, l‘audio tape dit que c’est difficile d’être heureux. David dit : Ayez confiance en moi. La pluie se met à tomber mais elle ne mouille pas. Ils glissent tous les deux sur un sol immaculé qui se craquelle peu à peu sous eux. Le sol dessine des chevrons et la pluie se transforme en poussière. La voix de Marilyn se métamorphose en chant d’oiseau. David a peur qu’elle ne s’envole, il sert son corps sans bras. La statue ne peut plus danser, elle ne bouge plus, elle pèse des tonnes et David ne parvient pas à la soulever de terre. Il marche à reculons, au ralenti, puis c’est le sol lui-même qui s’écarte. David ne bouge pas. Il ne peut plus bouger. Il reste immobile comme collé au sol, et pourtant la Vénus s’éloigne de plus en plus. Elle commence à se fendiller en deux, à se briser. A l’intérieur, un corps monstrueux de bébé surgit. Il se dit que c’est Spike et il hurle : Non Jen ne touche pas à Spike, n’y touche pas. Spike dit : Je ne suis pas Spike, je suis Marlyn. Je suis la Vénus. Je suis toi.

Perle Vallens

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Disparition (d’après vidéo) dans Miroir

Le dernier numéro de la revue Miroir est paru dimanche 8 juin avec Disparition, un texte écrit d’après conseigne d’écriture de Laure Vazquez. Merci à Benjamin Milazzo pour cette nouvelle sélection.

Il s’agissait cette fois d’écrire sur les traces de Suzanne Doppelt et Fernando Pessoa d’après photo, ici capture d’une vidéo de Terry Adkins, Untitled (Leather Wall Piece), 2013, vue à la Bourse de commerce.
Pour lire in extenso, c’est ici.

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Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

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Il y a (des souvenirs en pot)

Il y a les champs de vignes. Leur taille en vert et les vendanges, l’effort qui creuse le dos et noircit les mains, le sang qui coule, sucré, le lécher jusqu’aux tannins. Et les cailloux qu’on suce pour savoir ce que sera le vin. Je sais les insectes et les plantes à leurs pieds, moutarde et vesce, les lombrics et les scolopendres, sous galets roulés le sol sec, je sais que ce qui grouille donne vie. Tout ce que j’ai appris ici et qui traînait dans un coin de mon corps depuis longtemps.

Il y a les champs de coquelicots. Rouges à se rouler dedans, filles et mère, à mâchouiller un brin d’herbe, à chantonner dans le vent. A se vautrer sous les vrombissements butineurs, nuée d’insectes voletant autour de nous. A regarder le ciel entre deux nuages, à caresser de l’œil la colline d’en face et les fleurs de sureau. Glaner les unes et les autres, ces promesses printanières, le parfum qu’on fera glace, tout ce rouge mis en pot, ce sera pour garder un peu de lumière et de chaleur pour l’hiver.

Il y a le verger. Les fruits picorés dans l’arbre, les cerises pendues aux oreilles, les parties de cache-cache, football, tir à l’arc, équilibre et brouette, et s’écrouler en éclats de rire. C’est souffler sur les akènes du pissenlit et les faire s’envoler, comme bulles de savon. Leur enfance concentrée sur aire réduite, comme modèle vivant à retourner la terre à main nue, à observer les araignées dans les ronces et les escargots, glissant sur la paume, leur dépose avant course de vitesse et tentative de nourrissage. Les chats errants et les hérissons échoués dans cette prairie, fourrés à camouflage, buissons de vivaces où se berce mon cœur de mère.

Perle Vallens

Actualité·concours littéraire·Master création littéraire écopoétique·prose·récit

Finaliste du Prix Ecriture et création Robert Fouchet 2025

Etudiante depuis septembre 2024 en Master de création littéraire écopoétique d’Aix-Marseille, j’ai participé au Prix Écriture et Création « Robert Fouchet » 2025, organisé par l’université et le Festival Oh les Beaux jours ! Cette année, ce concours ouvert aux étudiant-es avait pour thème « À la source ». Une étudiante en deuxième année du Master, Clémence Lebon, est deuxième, bravo à elle ! Pour ma part, je suis parmi les 10 finalistes et j’en suis ravie. Les dix textes devraient figurer dans un recueil édité par l’université.

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Aller (texte & vidéo-poème)

Sur la base d’un texte écrit sur consigne boost avec le Tiers Livre de François Bon, voici aller, vidéo-poème (images de fin d’hiver/début de printemps dans la Drôme).

Aller. Aller à son rythme, de ruisseau avant rivière, de rieu fin, grossi des pluies de printemps, son flux a forci et frétille d’écailles, de caresses nouvelles, de course haletée à nos peaux humides. Aller au lavage des corps d’après saison et cellules mortes, aller à raviver.

Aller à revers, prendre la vie par ses manches, les extrémités de ce qui nous couvre l’hiver, finir par se dévêtir, exercer la peau à son exercice de printemps, exhiber l’orteil et les soies vibratiles, ouvrir la paupière et hausser le sourcil, regarder en l’air et le nez vers l’avant. Aller musarder à l’oreille, les bruissements sous la terre, l’éveil progressif, plantules
Aller à l’avant du navire, prendre les jaillissements comme embruns, les forces et les douleurs, les chants et les gémissements, aller au bain d’écume de tout ce qui surgit de bon et de mauvais, sans faire le tri, aller aux émotions comme une pêche miraculeuse et sacrée, se laisser submerger, se laisser aller à la noyade, boire la tasse et remonter à la surface, non intact mais renouvelé.
Aller au geste ultime et merveilleux, aller aux profondeurs et à l’intime, aller à l’autre et devenir autre. Aller loin et revenir.

Perle Vallens

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Briser les malédictions

Comme un chant d’oiseau je vous parle d’un territoire qui résiste aux déserts. J’ai cheminé et j’ai su les merveilles qui brisent les malédictions :

– le ciel si bleu qui baigne nos cheveux blanchis

– l’eau en transparence qui brossent nos membres éreintés

– l’espace agrandi de cuivre qui perce nos paupières closes

– le teint rosé de l’air qui frotte le désir à nos crânes désaxés

– les arbres qui ont poussé argenté dans nos yeux de brebis

– leurs feuilles qui dansent verdoyantes sur nos mains sans couleur

– les empreintes brunes qui caressent nos pieds emprisonnés

– les bruissements qui s’accrochent à nos oreilles trop grises

– les rayons d’or qui traversent nos lèvres de chaleur murmurée

toutes ces traces traversent nos cœurs d’utiles flèches, chassent l’amer de nos bouches, nous prolongent et la vie à nos corps ouvrent de nouveaux chemins