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Tout un art

On peut encore beaucoup dans l’art de détruire, dans l’art de démonter les briques, de les abattre, de saccager l’espace, d’amonceler les désastres. On est toujours très fort pour ça. A coup de massue ou bien de mots, on démembre bien, on défait ce qui a été fait. On annule ce qui advenait. On est très doué pour ça. On a beaucoup travaillé, on s’est longtemps exercé. On s’est concentré, on a pesé le pour et le contre, on a pris toutes les précautions pour qu’il ne reste rien. On a appris à compter les débris. On n’a pas suivi des cours par correspondances, non, on s’est entraîné sur cible réelle. On s’est fait la main sur de vrais murs, sur de vrais humains, sur de vrais sentiments. Certains pensent que c’est facile, ils se trompent. Savoir détruire, c’est tout un art.
©Perle Vallens

Actualité·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5 (2)

rongeur, en accord avec le poème 6

6 Cerveau rongeur
grignote jusqu’à l’os
la moelle des jours
un à un baignés
dans le jus des souvenirs
©Perle Vallens

7 La panse chic
sous la chemise
en soupente bien meublée
du corps rachitique
vieilli avant l’âge
©Perle Vallens

8 Aiguisées pour la chair
crue de son meilleur sang
les dents cisaillent
en pointillés leur chemin
à suivre
©Perle Vallens

9 Au lancer de couteau
tout devoir à la paume
traverser la trouée
des mots et fendre
la page blanche
©Perle Vallens

10 Lanceur d’alertes
ou de faux espoirs
il perce la bouche
de trois longs traits
sans couleur
©Perle Vallens

Emotion·photo couleur·poésie·prose

Des traces

Il laisse des traces. Il laisse des traces partout où il a posé ses pieds, où il a posé ses mains, où il a posé sa bouche.
Il laisse des traces d’encre et de suie, de poussière et de salive. C’est mouillé partout. Il laisse des traces humides, il laisse des gouttelettes, il laisse des flaques avec des choses qui flottent. Il laisse des inondations et des glissements de terrains. Il laisse des catastrophes sur les corps et des vertiges sur les lèvres.
Il laisse des traces. Des traces de poudre, indélébiles, de délivrance, de dévoration, de dérives horizontales. Il laisse de la lumière même après extinction, le filament de l’ampoule grésille, cela clignote sur la peau. L’écran du drive-in en persistance rétinienne, il laisse des traces de cinéma format grand angle, coulée douce des images.
Il laisse des traces, la plupart des rêves, la partie haute de l’iceberg, la part belle, la part des anges derrière l’ivresse. Il laisse les preuves tangibles de son passage, les preuves silencieuses et lointaines, des preuves qui claquent dans le vide, votre honneur.
Il laissent des traces loin de lui.
©Perle Vallens

corps·Emotion·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5

Inktober est un rendez-vous initialement graphique, à l’encre (ink) que je détourne en mots cette année, une série de poèmes courts. Chaque jour correspond à un mot imposé, dont voici la liste. Par facilité, je les proposerai 5 par 5. Illustré, au moins pour l’un d’eux. Ici, une peau encrée sur dos humain, en référence au dernier poème.

1 Crever l’oeil du poisson
pour mieux voir sous l’écaille
l’argent bat plus vite
dans la lumière
©Perle Vallens

2 La flamme affleure la main
la mèche consumée, la cire coule
à même la peau
La douleur n’est rien mais la lumière
©Perle Vallens

3 Le cœur prend trop de place
Il vole toute l’énergie du corps
Volumineux, (trop) volubile, volcanique
une seule veine le fait exploser
©Perle Vallens

4 La radio a décelé une anomalie
rien de grave, juste un organe trop gros
On pense à ouvrir la cage thoracique
Qui sait si un oiseau n’y est pas enfermé ?
©Perle Vallens

5 Lame de fond ravage
le fond de l’âme
aucun drame, aucune peau
graphée, à peine un épigramme
©Perle Vallens

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Pommes pourries

Il est une flottaison continuelle du temps, l’écoulement inclassable qui ne permet pas la pleine possession des instants précieux.

La fabrique des jours ignore les appels, les efforts prévisibles, la précision des secondes. Elle se dilue, dévale les pentes, déplie le ciel..
Elle se défie des attentes, ignore le lendemain, réfute toute impatience. Pas d’affût, pas de démission. Le flou laisse la place à toutes les possibilités.

Le défilement des paysages se tissent de sol sec et d’humus, l’humide empreinte, les meurtrissures et les oraisons. Il se fiche des branches sur le passage, il s’effiloche dans l’ombre de pierres empochées. L’offrande de l’arbre effeuillé tombée au pieds..
Les pommes ont roulé et pourrissent d’un sourire à la terre.
©Perle Vallens

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Aussland & Heimat

Penser l’épaisseur du corps comme une habitation que l’on quitterait parfois pour mieux y revenir. 
Penser que c’est un corps étranger, le souffle de l’inconnu qui respire pour nous, à notre place. Penser qu’un recul est possible, souhaitable, une disparition peut-être. 
Penser que l’effondrement de son corps ne peut tout à fait nous atteindre. 
Penser que ce qui se pense n’est pas le fait du corps, qu’il compte pour rien dans l’intention pure de l’esprit, qu’il est désacralisé, destitué de son rôle, désuni. Penser qu’il ne subsiste que dans la forme qu’on veut bien qu’il prenne. Le corps se déstructure et se désosse pour ne laisser que la fausse impression d’un espace vide. L’absolue nécessité de recouvrer le corollaire d’un abri pour soi, pour l’âme. L’impérieux à la fois d’un feuillage et d’un nid où reposer.
Le corps est Aussland et Heimat. 
©Perle Vallens

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Jour-nuit

Lorsqu’une lumière s’éteint, une autre s’allume. Lorsqu’une se voile, une autre s’évertue à naître. La naissance de la lumière est un petit prodige pour celui qui collectionne les prodiges. Un petit miracle pour celui qui croit aux miracles. C’est l’insensé de la lumière, que l’on coucherait bien sur la pellicule sensible, que l’on coucherait bien sur soi, une couverture de lumière. 
©Perle Vallens